Bonheur intégral ?

Simon Boccanegra

Par Clément Taillia | mer 18 Septembre 2013 | Imprimer
 
Seule intégrale au milieu d'un bouquet de récitals en cette année de célébrations verdiennes (citons Anna Netrebko, Jonas Kaufmann, Placido Domingo...), ce Simon Boccanegra apparaît comme un pari audacieux à plus d’un titre.
Tout d’abord parce qu’il ne s’agit pas de l’opéra le plus populaire de Verdi, et c’est injustice, car l’intrigue mêle habilement la confusion des sentiments, filiaux évidemment, à la peinture âcre des fourbes combinaisons politiques, car Verdi y écrit (ou plutôt y réécrit, à l’acmé de sa maturité artistique) une de ses partitions les plus puissantes, donnant à l’orchestre un rôle qui ne sera pas plus important dans ses ultimes chefs-d’œuvre, dépassant les canons du bel canto romantique et offrant, une fois n’est pas coutume, au baryton et à la basse la primauté sur le ténor et sur la soprano.
Ensuite parce que la discographie de Simon Boccanegra, précisément parce qu’elle n’est pas des plus pléthoriques, laisse peu de place au doute : Abbado, avec un orchestre incandescent et des chanteurs mythologiques, fait magistralement le tour de la question.
« Pourquoi cette version de plus ? » ne manqueront pas de se demander des esprits chagrins auxquels on pourrait rétorquer que l’intégrale des Lieder de Schubert par Dietrich Fischer-Dieskau n’empêche pas que ces pages soient réengistrées aujourd’hui encore. Addition, en l’espèce, ne signifie jamais superfétation, tant ce disque issu d’une représentation donnée au printemps dernier au Konzerthaus de Vienne ne manque pas de vertus.
La première d’entre elles : l’éblouissante composition de Thomas Hampson dans le rôle éponyme. Le baryton américain n’a peut-être pas, c’est une critique récurrente, le galbe et les couleurs d’un authentique verdien (Piero Cappuccilli, cruel rival !). Mais le doge de Gênes est son compagnon de route depuis si longtemps qu’ils sont tous deux arrivés à un niveau de familiarité rarement atteint entre un personnage et son interprète, et qu’il en ressort un portrait profondément émouvant, dont l’intensité reste toujours digne, dont le pathétique ne manque jamais de noblesse (quelle agonie poignante !), dont la véhémence compense ce que la voix manque d’italianità.
Autre vertu : faire apparaître Joseph Calleja en Gabriele Adorno, jeune patricien qui est ici et en tous points l’exact négatif du plébéien Boccanegra à qui il va devoir succéder. Indubitablement idoine, la star du label Decca délivre une leçon de style dont la suprématie ne saurait être contestée, qui fait rapidement oublier ce que sa caractérisation a de discret, voire d’impavide.
Kristina Opolais et Carlo Colombara manquent tous deux de chair et d’onctuosité. Mais il couve chez elle, sous la blancheur de la jeunesse, une ardeur et une puissance qui donnent à son Amélia du caractère, et on trouve chez lui la justesse et la sobriété d’un styliste scrupuleux tellement préférable aux aboiements poussifs d’un Ferruccio Furlanetto. A l'arrière-plan de cette distribution aujourd'hui imparable se distingue sans surprise Luca Pisaroni (mais le rôle de Paolo est-il vraiment secondaire ?) qui offre un début de deuxième acte que seul José van Dam a su rendre plus inquiétant encore.
Les amateurs de Concerts du Nouvel An sont parfois amenés à croire que la vie musicale viennoise gravite autour des cordes onctueuses et des bois exquis du Philharmonique. C’est oublier deux autres formations majeures de la capitale autrichienne : le Radio-Symphonieorchester, et les Wiener Symphoniker. Ces derniers trouvent superbement le chemin qui, se tenant aussi éloigné que possible et des excès de rutilance et de la sécheresse des timbres, peut offrir au chant le support qu’il leur faut. Ainsi secondés, les choristes de la Wiener Singakademie émerveillent à chacune de leur intervention. A leur tête, la direction de Massimo Zanetti, probe, énergique mais un peu monochrome, n’éclipsera pas les charmes envoutants que trouvait à Milan… Claudio Abbado, dont les lecteurs auront compris que son enregistrement semble scellé, pour encore longtemps, à son piédestal. Ceux qui, parmi eux, pensent à juste titre qu’on n’enregistre et qu’on n’écoute jamais trop Simon Boccanegra trouveront à toute fin utile cette intégrale très homogène, dominée par un titulaire de tout premier ordre.
 

 

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