En apesanteur

Canciones

Par Brigitte Maroillat | ven 21 Janvier 2022 | Imprimer

Il y a des disques qui nous ramènent au fil de nos souvenirs de concerts marquants. Ce nouvel enregistrement d’Andreas Scholl et de son complice Edin Karamazov fait incontestablement écho au concert donné à Gaveau par les deux artistes le 12 mars 2020, mémorable à double titre, d’abord par la qualité de l’évènement mais aussi parce qu’il fut l’un des derniers évènements musicaux avant confinement total. On retrouve en effet dans ce disque Canciones la douceur extatique de cette parenthèse unique de 2020 consacrée au folk songs traditionnelles, même si le programme était sensiblement différent. Il existe toutefois un dénominateur commun en la personne du compositeur Leo Bouwer auquel il est rendu ici hommage de son vivant.

Andreas Scholl fait partie des artistes qui n’ont plus rien à prouver, explorant des chemins singuliers, sans se soucier du plaire, avec cette constance qui les maintient dans l’excellence en dépit des années qui passent. Dans ce nouvel album, il nous convie à la découverte des folk songs anglaises mais aussi hispaniques de Leo Brouwer, inspirées notamment par Garcia Lorca, et auxquelles ont été notamment ajoutées quelques délicates pièces de Bach. Loin de la démonstration de prouesse vocale dont sont généralement friands les contre-ténors, la voix d’Andrea Scholl est un savant équilibre entre naturelle aisance et maîtrise technique. Dans les songs de Bouwer, l’artiste nous fait l’offrande d’une parenthèse en apesanteur traduisant toute la pudeur et l’intensité de l’émotion contenue du contreténor, dans une gamme de teintes raffinées. Les phrasés sont des modèles de nuances, mettant en lumière les intentions du texte chanté, et témoignant ainsi d'une belle compréhension de la prosodie de la langue, qu’elle soit anglaise ou espagnole, dans une pureté cristalline du chant.

On pouvait toutefois craindre au fil de l’écoute des œuvres de Brouwer, que cette atmosphère languissante ne s’éternise de trop et plonge l’enregistrement dans une sorte de léthargie stylistique, l’ouverture du programme étant en effet un tantinet répétitive dans la langueur. Mais en quittant les rives de Brouwer pour celles de Stölzlel et Bach, l’esthétique vocale du chanteur trouve sa parfaite plénitude dans la beauté de l’expression, sans accentuer cette fois le côté éthéré. Le contre-ténor nous captive et nous envoute toujours autant par ces sons filés, cette pureté de la ligne de chant, cette grâce tant dans la force méditative du Jesus bleibet meine freude de Bach, que l’évocation déplorative de Bist du Bei Mir de Stölzel. 

Quant au luth et la guitare d'Edin Karamazov, mystérieux et insaisissable, ils contribuent à cette atmosphère de rêve éveillé. Karamazov épouse le chant dans une parfaite complicité avec le contre-ténor et avec une sobriété stylistique qui contraste étonnement avec la liberté habituelle du musicien, qui n’hésite pas à bousculer son instrument pour en tirer les sonorités les plus singulières. A cet égard, on se souvient de son interprétation débridée au côté de Sting dans l’album, Songs from the Labyrinth dédié au répertoire de Dowland. Mais c’est aussi un des aspects de l’éclectique talent d’Edin Karamazov que de se mettre au diapason de la vision de l’artiste qu’il accompagne. Dans cet album, il  se distingue également en solo, par une relecture délicate et inspirée de la suite n°1 en sol majeur pour violoncelle seul de Bach.

L’album ne surprendra guère ceux qui connaissent le goût prononcé de l’artiste pour les folksongs, également l’objet d’un album mémorable gravé pour DECCA en 2001 avec Orpheus Chamber Orchestra et déjà Edin Karamazov. Il ravira toutefois les admirateurs d’une voix qui n’a manifestement rien perdu de sa force de séduction dans l’écrin d’un dialogue subtil avec un instrumentiste avec lequel l’accord est plus que parfait.

 

 

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