Orff und die Ostalgie

Carl Orff Edition

Par Yvan Beuvard | mer 31 Janvier 2018 | Imprimer

Les Carmina burana ont permis à des centaines de millions d’auditeurs de se familiariser au langage de Carl Orff. Ostinati, redites, mélodies syllabiques, réduites à leur plus simple ligne, usage d’une percussion toujours…percussive, contrastes accusés, rythmes motoriques et obsédants, fréquents recours au chant recto-tono, harmonies modales ou tonales rudimentaires, la liste des procédés mis en œuvre  serait longue. Il faut cependant reconnaître que ces recettes intelligemment utilisées ne manquent pas d’efficacité. L’outrance, l’expressivité qui apparente certains passages à de la musique de cirque, grotesque, font partie de la palette, et on ne peut rester insensible à la force dramatique et à la séduction, particulièrement lorsque les œuvres sont servies par des interprètes solides et engagés. Un véritable opéra populaire, s’adressant au plus grand nombre, dépourvu cependant de démagogie.

Régulièrement publiés séparément, depuis leur transfert numérique, ces enregistrements d'ouvrages de Carl Orff, datés des années 1970-80 et regroupés dans un même coffret, présentent l’intérêt de participer d’une même approche, puisque réalisés sous la direction d’Herbert Kegel. Après trois ans passés à l’opéra de Rostock, l’élève de Karl Böhm dirigea durant presque trente ans le RSO de Leipzig, avant de passer à l’orchestre symphonique de sa ville, et enfin à Dresde, où il se suicida en 1990.  Sa familiarité avec le répertoire du XXe siècle, qu’il défendit efficacement, son indéniable métier lui permirent d’accéder au statut d’icône du régime, à l’égal de Kurt Masur. Sa position comme sa fonction à la radio autorisèrent nombreux enregistrements, toujours honorables, souvent remarquables, comme c’est le cas ici.

Imprégné de musique ancienne (il adapta Monteverdi et Bach), Orff avait pour projet de remonter aux sources de l’expérience musicale collective, au drame antique comme au mystère médiéval. Ce coffret nous présente deux facettes de son œuvre. Avant une trilogie inclassable (Trionfi), dont les Carmina burana constituent le fleuron, deux œuvres conçues pour être jouées ensemble par un théâtre de marionnettes, puis remaniées pour la scène (Der Mond, et die Kluge). Comme le soulignait Laurent Bury dans une récente chronique, si la concurrence de très grandes pointures vocales peut conduire l’amateur à privilégier d’autres versions, celle-ci s’avère fort recommandable, ne serait-ce que par la qualité de la restitution, qui ravira tous les audiophiles. Sawallisch (avec Schwarzkopf), Eichhorn (avec Popp), qui associent die Kluge et der Mond, restent les références. Pour la trilogie des Trionfi, la concurrence des Jochum, Ormandy et Smetacek est pour le moins sévère, même si l’interprétation de Herbert  Kegel peut se prévaloir de la reconnaissance de la veuve du compositeur, Liselotte Orff.

Die Kluge [la rusée, ou, plutôt, l’avisée] est un conte philosophique. Le livret  en est savoureux de drôlerie, la musique – avec les moyens que l’on sait – épouse parfaitement l’action et ses multiples rebondissements. Der Mond [la lune], sorte de de mystère médiéval où s’opposent la verve populaire poussée à l’extrême et la fraîcheur d’une spiritualité naïve, s’inscrit dans la même veine.  A la différence de la Trilogie qui suit, les influences du cabaret berlinois, de Kurt Weill et du jazz sont perceptibles. Des trois volets des Trionfi, l’histoire n’aura retenu que les célébrissimes Carmina Burana. Les Catulli Carmina et le Trionfo di Afrodite, de la même veine, ne sont plus guère défendus qu’au disque. Le simplisme d’une écriture répétitive, déclamatoire, obsédante, ce primitivisme délibéré, ce motorisme ont fait leurs preuves : l’efficacité dramatique est au rendez-vous, et la musique est accessible à chacun. Curieux mélange de textes empruntés à Catulle, Sapho, Euripide, confiés très souvent à des chœurs, ces deux dernières œuvres ont une force proche de celle des Carmina burana.

L’orchestre peut rivaliser avec les meilleurs : la direction de Herbert  Kegel, d’une grande rigueur, sert parfaitement le texte. La couleur, la vigueur rythmique, une formidable énergie émanent de ces enregistrements. Tout le gratin vocal de la RDA, ou presque, a été convoqué – y compris la seconde épouse du chef (Celestina Casapietra) pour les Carmina burana – artistes plus qu’honorables, boudés à l’époque par l’Occident, qui ne retenait que Theo Adam et Peter Schreier.  Impossible de citer chacune et chacun, tant ils sont nombreux. Dans Die Kluge, le chant de Magdalena Falewicz, soprano très pur, en contraste avec l’outrance délibérée de ses partenaires masculins, fait forte impression (la berceuse de la scène 9, surtout). Il en va de même des passages a cappella de la scène 5 (les vagabonds), proches des productions des Comedian Harmonists. Retenons aussi le nom de Reiner Süss, splendide basse, qui campe un paysan (Die Kluge), un vieil homme (Der Mond) enfin un coryphée (Triomphe d’Aphrodite) d’une voix bien timbrée, projetée à souhait. Le ténor Eberhard Büchner tire bien son épingle du jeu dans les quatre œuvres qu’il sert. On le connaissait dans le répertoire lyrique germanique, avec quelques incursions à l’Ouest après la chute du mur. Ici, il a la jeunesse vocale épanouie, qui sied parfaitement à ce répertoire. Les chœurs, essentiels, habités par les œuvres interprétées, sont parfaits, qu’ils s’agisse des enfants ou des adultes.

La qualité nouvelle de la restitution satisfera les plus exigeants, avec une spatialisation réelle. En dehors des quatre pages consacrées à  Herbert Kegel, interprète de Carl Orff, et de la distribution de chacune des œuvres,  le livret d’accompagnement est d’une affligeante indigence : le détail des plages de chaque enregistrement doit être recherché sur la pochette cartonnée de celui-ci ; pas un mot sur les livrets, ni résumés, a fortiori non reproduits.  Un ensemble très cohérent, vers lequel se tourneront les nostalgiques du vinyle, pour y trouver une nouvelle dimension sonore, mais qui laisse dubitatif quant à sa présentation.

 

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