Il y a un truc

Cavanna & Schubert

Par Laurent Bury | lun 06 Juin 2016 | Imprimer

Un nouveau disque de Lieder de Schubert, qui n’est pas signé Jonas Kaufmann ou un des grands noms qui font vendre ? Et en plus, ces mélodies ultra-connues sont publiées par un petit label indépendant ? Il y a forcément un truc, une ruse, une astuce qui justifie cette publication. Ne cherchez pas plus longtemps : si No Mad Music propose un disque Cavanna & Schubert, ce n’est pas simplement pour juxtaposer deux compositeurs que sépare près d’un siècle et demi, mais parce que le Schubert qu’on y entend est un Schubert « revu et corrigé ». Ian Bostridge vient de proposer à Londres une version scénique du Winterreise fameusement réécrit par Hans Zender, mais la démarche de Bernard Cavanna est beaucoup plus respectueuse. Le compositeur français né en 1951, auquel on doit notamment un fort bel opéra, La Confession impudique (1992), ou l’opéra pour enfants Raphaël, reviens (2000), s’est livré à un exercice que d’aucuns pourront juger iconoclaste. Transcrire Schubert pour grand orchestre, cela s’est déjà fait : on se souvient d’un disque Schubert with Orchestra, où Anne Sofie von Otter et Thomas Quasthoff interprétaient des Lieder arrangés par Britten, Brahms, Berlioz ou même Offenbach, sous la baguette de Claudio Abbado. Les treize mélodies remodelées par Bernard Cavanna entre 2000 et 2012 sont ici accompagnées par seulement trois instruments : un violon, un violoncelle et, beaucoup plus inattendu, un accordéon. Plusieurs compositeurs du XXe siècle se sont efforcés de redorer le blason du piano à bretelles, mais ses sonorités ne sont pas vraiment de celles qu’on entend le plus souvent dans les salles de concert.

Le mélomane pourra donc sursauter en découvrant la première plage de ce disque, « Heidenröslein », d’autant que l’accordéon s’y fait particulièrement guilleret, sautillant, voire sarcastique pour cette histoire – sans doute moins naïve qu’il ne semble – de méchant garçon qui cueille la rose qui pique. Passé le choc initial, l’oreille s’accoutume fort bien à l’instrument « intrus » ; « l’origine populaire lointaine et imaginaire du Volkslied schubertien » n’est qu’une justification pour rire, et Cavanna a bel et bien l’ambition de créer des « illusions sonores », une « étrangeté presque familière ». Certes, la soprano franco-allemande Isa Lagarde chante bien et maîtrise l’idiome schubertien, mais ce n’est pas lui faire injure que d’écrire qu’elle ne saurait véritablement rivaliser avec les plus grands interprètes de ces pages ultra-célèbres : d’autres avant elles nous ont offert des versions plus terrifiantes du Roi des aulnes, des visions plus accablées de Marguerite au rouet, etc. Le timbre de soprano n’est d’ailleurs pas toujours le plus adapté pour certains de ces Lieder, où une voix masculine et plus sombre a souvent paru préférable.

Reste donc avant tout l’intérêt réel de l’arrangement, ici complété par deux pièces qui relèvent du « pur Cavanna » : deux trios pour accordéon, violon et violoncelle, où Anthony Millet, Noëmi Schindler et Atsushi Sakai unissent leurs talents pour faire entendre une musique d’aujourd’hui emplie de mystère et de saveur, mais sans que la voix humaine s’y adjoigne. A quand donc un nouvel opéra signé Bernard Cavanna ? On l’attend, on l’espère.

 

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