Cent bougies pour Monsieur le Comte !

Der Graf von Luxemburg

Par Yonel Buldrini | dim 11 Juillet 2010 | Imprimer
 
 
La firme Oehms Classics ne propose pas que d’intéressantes raretés de Paisiello, Cimarosa, Gluck, Simone Mayr, aux côtés d’opéras de Wagner, de Berg ou encore de ce fameux Tiefland de Eugen d’Albert, dont on dit qu’il représente le vérisme allemand. Une jolie collection d’opérettes est également disponible, toutes enregistrées dans la foulée de productions du Festival de Mörbisch, dont la vaste scène en plein air invite un peu aux paillettes du grand spectacle, mais laisse opérer le charme d’une musique à la fois chaleureuse et élégante, et terriblement séduisante. Les trois époques de l’opérette viennoise sont illustrées, à commencer par l’Age d’Or, dominé par Johann Strauss fils mais comportant aussi ce bijou ignoré dans les pays francophones qu’est Der Vogelhändler (L’Oiseleur), de Carl Zeller ; l’opérette des années vingt avec Franz Lehár et Emmerich Kálmán et, entre les deux, l’Age d’Argent ou l’opérette 1900 qui vit le triomphe de l’ineffable Veuve joyeuse (Die lustige Witwe). Précisément, le noble Franz Lehár dont le portrait ornant le bureau de Puccini montrait l’estime que ce dernier lui vouait, donna à la fin de l’année 1909, Der Graf von Luxemburg, un Comte de Luxembourg devant fièrement renouveler le succès de La Veuve joyeuse.
 
Mille neuf cent neuf, il y a plus de cent ans. Un centenaire bienvenu car si le Comte se porte bien dans les pays germaniques, il n’en va plus de même dans ceux de la francophonie. Fort représenté après-guerre, il fut peu à peu dépassé par La Veuve joyeuse et Le Pays du Sourire (Das Land des Lächelns), et ne possède aujourd’hui comme témoin de sa notoriété que plusieurs sélections en français. Passons sur la niaiserie, parfois affligeante, de la traduction française, pour ne retenir qu’un fait important représentant toute la valeur — et même la supériorité — de la version française. La marche vive servant de finale à l’opérette « Wir bummeln durch’s Leben », y est en effet remplacée par l’extraordinaire Nechledil-Marsch (sous les paroles « En avant, vive la folie »), tirée de la première opérette représentée du compositeur, Wiener Frauen (Les Femmes viennoises). L’idée était sensationnelle, tant le morceau est entraînant (peut-être parce qu’il rappelle une célèbre marche américaine ?), et donne ainsi un lustre, un prestige insurpassé au Comte de Luxembourg.
 
La version de Mörbisch suit évidemment l’édition allemande originale à laquelle on a ajouté quelques motifs empruntés à d’autres œuvres du Maître (l’inattendue et superbe valse d’Eva !). Pourtant, la petite marche finale a dû provoquer une insatisfaction puisqu’on la remplacée ici par une reprise de la grande valse de Luxembourg « Bist du, lachendes Glück (Bonheur, n’est-ce pas toi qui passes près de moi ?) », immédiatement suivie d’une reprise de la grande phrase d’ensemble couronnant le finale II —chose jamais entendue !
Ce n’est pas l’original mais cela ne défigure pas l’œuvre comme la honteuse manipulation exécutée dans la version montée autour de Bo Skovhus par le Theater an der Wien et devenue enregistrement en public. L’opérette viennoise comportant presque toujours un troisième acte fort court, on se permet simplement, apparemment pour des commodités d’entracte, de couper l’opérette en deux moitiés, au milieu de l’acte II (!), mutilant pour ce faire, les points culminants des finales I et II, afin de pouvoir enchaîner immédiatement la musique de l’acte suivant !
 
Parmi les nombreux enregistrements de la version allemande, on peut rappeler une version émouvante des années de la stéréo triomphante, en ce qu’elle comporte néanmoins le propre chef de la création — de 1909 ! — : Robert Stolz. Le rôle principal de René von Luxemburg est le brillant ténor Rudolf Schock, l’ayant déjà enregistré en 1959 : un comte nerveux, spontané, lançant ses aigus avec autant d’assurance que d’insolence. Au contraire, le chaleureux Nicolai Gedda (1968), valeureux quand il le faut, doute, s’interroge, se livre à une amertume plus contemplative et intériorisée que celle, théâtrale et mais sympathique, de Rudolf Schock. Une comparaison de toute façon impressionnante et que nous proposons afin de mieux fuir encore la scandaleuse version dominée par Bo Skovhus. L’art de ce dernier n’est pas en cause et point n’est sa faute si le timbre de baryton n’atteindra jamais au brillant, à la fraîcheur juvénile de celui de ténor. De même, le public francophone n’ayant connu que des Prince Danilo barytons, a de quoi s’éblouir en entendant des « Graf Danilo » (oui, il n’est que comte dans la version originale !) chantant avec le brio chaleureux d’un Waldemar Kmentt, ou l’éclat élégant du sensible Nicolai Gedda.
 
L’enregistrement en question ici, offre le ténor Michael Suttner, dont le médium solide et de beaux graves fond pardonner un aigu ayant tendance à se rétrécir… et dont il se montre parcimonieux. Il faut rappeler à ce titre, la difficulté de chanter l’opérette viennoise pour le ténor et le soprano, dont les parties requièrent à la fois un chant en force, avec des aigus bien timbrés, mais également chaleur et morbidezza, cette souplesse particulièrement indispensable pour la musique sinueuse de Lehár, faite pour enjôler. Il suffit d’écouter les enregistrements en version originale allemande afin de le comprendre, et de réaliser que les chanteurs doivent être les mêmes que ceux interprétant l’opéra… ce à quoi ne nous a pas forcément habitués la tradition francophone d’opérette.
Ruth Ingeborg Ohlmann est une fort belle Angèle Didier, à la voix pulpeuse et joliment vibrante, dont l’aigu plein et chaud s’épanouit avec bonheur.
Juliette possède la belle voix limpide mais expressive de Ana-Maria Labin, qui épouse délicieusement les chaleureuses mélodies de Lehár, notamment la superbe valse du premier acte « Ich leb gern an der Seine », tandis que la réplique lui est donnée par un efficace Marko Kathol dans le rôle de l’artiste peintre Brissard, amoureux de la jeune femme.
Le Prince Basil Basilowitsch d’Alfred Sramek offre juste ce qu’il faut de truculence bonhomme, sans (heureusement) être grotesque. De même, la comtesse Kokozow ne voit pas sa caricature trop chargée par Marika Lichter, évitant une gouaille trop “grasse”.
Le reste de la distribution est du même beau niveau, comme les Chœurs du Festival de Mörbisch, et les sonorités sympathiques et chaleureuses de l’Orchestre du Festival, convenant pour cette musique sentimentale au possible, mais dramatique aussi.
Le coeur du Maestro Rudolf Bibl doit battre au rythme de la valse à force de s’identifier à une musique qu’il sent si bien ! Son Wiener Blut de Johann Strauss en public, au Japon, demeure à ce titre exemplaire.
 
Une belle façon de souffler les cent bougies de ce cher Comte, ne détrônant pas les versions Schock-Gedda, mais chaudement recommandable.
 
Yonel Buldrini
 

 

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