C’est quoi ce Barnum ?

Don Giovanni

Par Sylvain Fort | sam 01 Décembre 2012 | Imprimer
 
Régulièrement, les labels officiels sortent des intégrales de Don Giovanni dont on se demande ce qu’elles apportent à la discographie. La réponse est invariante : elles permettent de capter dans des rôles éminents du répertoire lyrique quelques stars du moment. Ainsi, Harding nous permit d’entendre Mattei, Abbado, Keenlyside et Terfel, Solti, Terfel (mais en Don, cette fois) et Fleming, etc. Le présent enregistrement relève de la même préoccupation. Son casting tient du « All-Star Game ». Il suffit de voir que Mojca Erdmann, chanteuse à laquelle le label jaune récemment accorda un récital solo, tient le rôle charmant mais secondaire de Zerlina pour comprendre qu’on est ici dans la cour des grands. Et assurément, la simple lecture du casting fera accourir les lyricomanes. Mais de ce plateau prestigieux, je retiens surtout la préoccupante hétérogénéité. Certes, il n’existe pas une seule manière de chanter Mozart. Mais entendre dans le gosier de vedettes de ce calibre des approches aussi différentes n’est pas peu surprenant. Cela révèle qu’une fois de plus, on a confié Mozart à des stars au lieu de le confier à une équipe. Le plus frappant, c’est le contraste presque drôle entre Ildebrando D’Arcangelo et Luca Pisaroni. Le maître semble le serviteur, et inversement. Le premier campe un reître brutal, doté d’une voix engorgée et inélégante au possible. Cela passerait peut-être s’il avait face à lui un Leporello plus franchement « bouffe ». Or Pisaroni est la subtilité même. Son Leporello est drôle mais n’est pas comique. Que d’intelligence dans ses récitatifs ! Quelle ligne de chant ! Il y a de l’aristocrate dans ce valet, dans la tradition de Van Dam. De même, Diana Damrau apporte à Donna Anna toute la vaillance de la colorature solide et consistante qu’elle est. C’est remarquable, quoique pas toujours assuré. Mais on lui flanque un Rolando Villazon qui confond Don Ottavio et le Duc de Mantoue. Distribuer Ottavio à un ténor au timbre sombre est une excellente idée, cela change des ténorinos falots qu’on nous y a collés depuis des années. Mais le baryténor mozartien ne se confond en rien avec un ténor lyrique qui plafonne. C’est intéressant quelques instants, mais dans les duos et les ensembles, cela détonne gravement. On faisait confiance à Joyce DiDonato pour donner à Elvire la haute tenue du chant classique qu’elle est une des seules aujourd’hui à maîtriser. Las, elle a décidé d’en faire des tonnes. Cela ne lui va pas, et à nous non plus. On se demande à la fin si quelqu’un a écouté la balance des timbres, les styles, les approches, et a tenté de les mettre en harmonie. Et on en doute. Car ce sont là des solistes qui jouent chacun leur partie sans se soucier de celle des autres. A ce jeu, Damrau et Pisaroni sont gagnants, parce que leur singularité ne tolère nul débraillement. Ce relatif désordre, on le mettra sans aucun doute sur le compte de Yannick Nézet-Séguin. Oh, certes, il dirige avec fougue. Il donne à tout cela de l’animation, sinon de la vie. Mais il lui revenait aussi de mettre de l’unité et de la forme à ces récitals superposés. Il s’en garde bien, et on le regrette. Ce disque a obtenu force récompenses, et même récemment le « Prix de la critique allemande ». Comment en effet résister à tant de prestiges assemblés ? Comment ? Simplement en considérant Don Giovanni comme autre chose qu’une joute vocale. Je l’avais écrit dans un récent éditorial : nous sommes en train de perdre Mozart. En tout cas de perdre de vue ce qui en lui arrêta les plus grandes consciences. Ce disque, hélas, tend à le confirmer. Corruptio optimi pessima.
 

 

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