De beaux restes

Die Walküre

Par Julien Marion | mer 25 Avril 2012 | Imprimer
 
Qu'apporte cette nouvelle Walkyrie, la 7e en 10 ans à documenter, pour le MET, cette période bénie des dieux qui vit se produire ce qu'il est convenu de qualifier de premier âge d'or du chant wagnérien ? Car c'est bien d'âge d'or qu'il s'agit. On est navré de devoir le reconnaître une nouvelle fois: ce que l'on entend là à travers les scories des acétates (fort supportables, heureusement) nous en apprend plus sur la manière de (bien) chanter Wagner que bien des productions récentes, à Bayreuth ou ailleurs.
 
C'est ce qui frappe de prime abord : ici, on chante Wagner, on se préoccupe de ligne. On se rappelle le mot de Wagner disant, à moitié provocateur, que son modèle pour l'écriture du chant était Bellini. Les soubresauts tragiques de l'Histoire ont voulu que le Metropolitan Opera offre l'asile à cette génération née et formée en Europe à l'orée du 20e siècle, qui apprit son Wagner à la source. Melchior le Danois, Varnay, Thorborg et Berglund, tous trois Suédois, List le Viennois voisinent ici avec Helen Traubel, pur produit d'outre-Atlantique, sous la baguette de Paul Breisach, né autrichien, mais qui fit ses armes au Städtische Oper de Berlin, avant d'émigrer.
 
Cet enregistrement est le témoin d'un âge d'or, certes, mais d'un âge d'or à son automne. Ce que l'on trouve ici, on le trouvera donc ailleurs, plus jeune, plus frais vocalement, encore plus insolent. 1946, pour Lauritz Melchior (né en 1890), Emmanuel List (né en 1888) ou Kerstin Thorborg (née en 1896), est la période du (glorieux) déclin. Entendons-nous bien: ce déclin survient à un âge respectable, chez des chanteurs qui fréquentent ces rôles lourds parmi tous depuis plus de 20 ans. Il n'a donc rien d'indigne, bien au contraire, surtout si on le compare aux déclins accélérés qui sont en passe de devenir la norme et qui transforment de jeunes quarantenaires en épaves vocales. On pourra certes constater chez Lauritz Melchior une légère tension dans le timbre, surtout si on le compare à se prestations des années 30 et du début de la décennie 1940 (on pense bien sûr à l'hallucinante Walkyrie de mars 1940 à Boston). On le sent moins sûr de lui, plus inquiet, plus relâché aussi. Mais que le métal reste impressionnant et l'émission souveraine ! Et les allégements, déchirants (au I, écouter « Drum weisst Du fragende Frau » au II « Zauberfest bezähmt ein Schlaf »). Ajoutons que l'assise barytonale de la voix de Melchior fait de nouveau merveille dans ce rôle (c'est flagrant dans la scène de l'annonce de la mort, à l'acte II).
 
Il a pour jumelle la Sieglinde d'Astrid Varnay, qui incarne, pour sa part, la génération montante. Captée ici à 28 ans dans le rôle de ses débuts fracassants (c'était sur cette même scène du MET en décembre 1941, à la suite du forfait de Lotte Lehmann: elle avait 23 ans…), Varnay est à l'orée d'une carrière qui la verra occuper les devants de la scène wagnérienne jusqu'à la fin des années 60. Même si elle fait de louables efforts pour alléger sa voix, celle-ci, par son métal et son ampleur, regarde définitivement plus vers Brünnhilde que vers Sieglinde. Cela posé, combien peuvent tenir aussi crânement la ligne de « O heerstes Wunder » au III ?
 
Autour d'eux, Emmanuel List et Kerstin Thorborg jettent en Hunding et Fricka les derniers feux d'une génération que l'on voit, avec respect, s'apprêter, après 20 ans de bons et loyaux services, à tirer sa révérence. Rien d'indigne dans leur chant, là encore, beaucoup de dignité - et quelle école ! - mais les deux existent ailleurs plus juvéniles de timbre et d'incarnation.
 
Le Wotan de Joel Berglund a le redoutable privilège de prendre, sur la scène du MET, la succession de celui, inégalé, de Friedrich Schorr. La comparaison n'est hélas pas à son avantage: là où Schorr, même fatigué, éblouissait par son génie des mots et son charisme vocal, Berglund n'a à offrir qu'une robustesse. C'est beaucoup, et c'est trop peu. On cherchera en vain les failles, le déchirement, et l'aplomb du roi des dieux.
 
Beaucoup de satisfaction, en revanche, à l'écoute de la Brünnhilde saine et franche d'Helen Traubel, dont on persiste à penser qu'elle n'occupe pas dans le panthéon du chant wagnérien la place qui lui revient, prise en étau entre les figures tutélaires de Frida Leider et Kirsten Flagstadt d'une part, et la génération montante des Varnay, Mödl et Nilsson d'autre part. Une telle opulence vocale ferait d'elle, aujourd'hui, une Brünnhilde hors compétition.
 
Pour le reste, c'est le MET en sa routine: un chef (Paul Breisach) efficace à défaut d'être subtil, des coupures (notamment au II dans le récit de Wotan), un orchestre prosaïque. Pas de doute, c'est vraiment vers les chanteurs qu'il faut se tourner, pour entendre les derniers feux d'une génération jamais égalée.
 
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Die Walküre | Richard Wagner par Paul Breisach
 

 

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