Des folk songs qui manquent de folk

Folk songs

Par Carine Seron | ven 16 Mai 2014 | Imprimer
 
A l’issue d’une première collaboration autour des mélodies grecques et hébraïques de Maurice Ravel (également chez Naïve), la mezzo Nora Gubisch et le pianiste Alain Altinoglu poursuivent leur exploration des contrées dépaysantes du monde de la musique classique et enregistrent un récital qui réunit pour l’essentiel des chants populaires hispanisants et les Folk Songs de Luciano Berio, d’inspiration diverse.
Les deux artistes entament leur récital avec les Siete canciones populares españolas de de Falla que Gubisch aborde avec la lourdeur d’une vieille diva du fado. Si cette approche sublime la grave « Asturiana » et « Nana », toutefois plus langoureuse que berceuse, et galvanise les vindicatifs « Cancion » et « Polo », il n’en est pas de même avec les morceaux plus enlevés, qui auraient nécessité davantage de piquant et de facétie, pourtant présents dans l’accompagnement. Le jeune Roméo de la « Jota » n’est apparemment plus si jeune… L’ensemble demeure relativement éloigné de « l’esprit » du chant populaire, si cher au compositeur. La même remarque s’impose pour les deux Canciones Clasicas Espanolas d’Obradors et le « Tra la la » de Granados. La maja dolorosa de ce dernier est caricaturale et monochromatique. La musique vocale ibérique ne convie pas forcément la Carmen de Bizet.
Puis arrivent les magnifiques Folk Songs (1964) de Berio, commandées par le Mills College (Californie) et dédicacées à Cathy Berberian dont l’ombre pèse assurément et qui, par son autorité, semble libérer Nora Gubisch de sa posture classique et grandiloquente. Celle-ci, enfin touchée par la grâce de la musique folk, renonce à la performance et gagne en sincérité : « Black is the colour » et « I wonder as I wander », deux partitions empruntées au compositeur originaire du Kentucky John Jacob Niles et revisitées par Berio, sont à cet égard remarquables. L’angoisse et l’impatience des femmes de pêcheurs siciliennes, dans « A la femminisca », s’incarnent dans un chant plat, rauque et presque vulgaire qui sied à merveille. Gubisch retombe dans ses travers dans « Loosin yelav », qui aurait mérité plus de retenue et de délicatesse dans sa première strophe (on pourrait adresser la même critique à l’interprétation de Berberian), et davantage de pittoresque dans le refrain. « La donna ideale » et « Ballo », que Berio a récupéré de son recueil Tre canzoni popolari composé alors qu’il était étudiant au Conservatoire, manquent de nuances dans la voix alors que la partie instrumentale regorge de couleurs et de subtilités, et que le texte de la première de ces deux chansons, dans sa vision froide et implacable du mariage, laisse place à davantage de mordant. « Malurous qu’o uno fenno » et « Lo fiolaire », qui évoquent les Chants d’Auvergne de Canteloube, sont charmants mais sans humour.
Nora Gubisch et Alain Altinoglu, rejoints par l’altiste Gérard Caussé, terminent leur récital par trois lieder de Brahms, appendice sans lien stylistique (le sens du populaire chez Brahms n’est pas celui des compositeurs qui l’ont précédé dans cet enregistrement), avec notamment la « Geistliches Wiegenlied » dont la chanteuse propose une version si désuète et dramatique qu’elle ne peut que réveiller « l’enfant [qui] sommeille ».
Nora Gubisch a une voix large, profonde et ronde ; de cet élégant mais épais manteau de velours, elle semble peu encline à se débarrasser dans un répertoire qui appelle pourtant fraîcheur et légèreté, versatilité et inventivité, et un dialogue bien plus équitable avec la partie instrumentale.
 
 
 

 

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