Des Maîtres bien inégaux

Die Meistersinger von Nürnberg

Par Julien Marion | ven 19 Août 2011 | Imprimer
Dans la série des rééditions par Sony Classical de bandes tirées des archives du MET, nous arrivent cette fois des Maîtres chanteurs captés le 15 janvier 1972.
 
L’ouverture fait craindre le pire venant de l’orchestre : c’est balourd, les pupitres ne sont pas ensemble. Heureusement, ça s’arrange par la suite.
 
On sait que Thomas Schippers a dirigé l’œuvre à Bayreuth en 1963 : expérience peu heureuse, qui n’eut pas de lendemain. On raconte que, en butte à l’acoustique très particulière et déroutante du Festpielhaus, le chef, en dépit d’efforts considérables, n’arrivait pas à avoir le chœur et l’orchestre ensemble dans les premières mesures du choral « Wacht auf ! » et que, in extremis, il dut accepter l’aide du chef de chœur, Wilhelm Pitz, pour y parvenir. Le MET le trouve heureusement plus à l’aise. Sa direction est vivante, structurée, attentive aux climats. Le chef a le bon goût de ne se point trop prendre au sérieux. Dans la seule de ses partitions où Wagner se déboutonne un peu, c’est appréciable. L’orchestre du MET ne sera jamais celui de Berlin ou de Vienne, point de griserie sonore à en attendre, mais enfin : ne boudons pas notre plaisir. Un clin d’œil pour finir : le soin maniaque avec lequel est lancé ce « Wacht auf ! », avec juste ce qu’il faut de ritardando, a indubitablement un petit air de revanche…
 
Le Kothner de Donald Gramm est plutôt convaincant. Dans son oraison au I, il exhibe une voix fraîche, même s’il doit rendre les armes devant les vocalises finales, particulièrement redoutables il est vrai.
 
On aime beaucoup le Beckmesser impayable et insupportable de Benno Kusche (décédé l’an dernier à l’âge de 94 ans) : l’identification au rôle, qu’il a promené au cours de sa longue carrière sur les principales scènes du monde, est totale et sincère. On le retrouve à de nombreuses reprises dans la discographie depuis 1949, notamment dans le magnifique album de studio enregistré par Rudolf Kempe. Ce Beckmesser est clairement un personnage bouffe, dont le ridicule est souligné à l’envie. On peut avoir une autre conception du rôle, et voir dans ce personnage un double tragique de Sachs, comme l’a si bien fait Hermann Prey. Telle qu’elle nous est offerte ici, cette incarnation est néanmoins irrésistible. S’agissant du Merker qui traque impitoyablement et avec des torrents de mauvaise foi les fautes des autres lorsqu’ils chantent, on aurait aimé un beau La aigu, tel que Wagner l’a écrit à la fin de la scène 3 de l’acte III : on l’attend en vain, le chanteur disparaît soudainement…
 
Ezio Flagello, en Pogner, étale une indifférence pontifiante. Qui plus est, la voix commence à montrer de sérieux signes de fatigue.
 
Mentionnons également un Veilleur de nuit (Clifford Harvuot) fâché avec la justesse, une Magdalene (Shirley Love) peu engageante, un David (Loren Driscoll) qui passe sans marquer, saluons, dans le petit rôle de Hans Schwarz le jeune et fringant James Morris, qui sera plus tard abonné au rôle de Sachs sur la même scène, et venons-en aux rôles principaux.
 
Le Sachs de Theo Adam n’enthousiasme pas. L’incarnation est solide, à défaut d’être profonde, et les moments clés sont soignés. On notera en particulier un effort bienvenu de discipline et d’introspection dans le Fliedermonolog et le Wahnmonolog. Adamest un Sachs qui comprend ce qu’il chante : dans ce rôle, c’est déjà beaucoup. On aimerait tellement qu’il dispose pour cela d’un instrument plus flatteur ! Le timbre est terne (les meilleures années sont définitivement passées), le haut médium est presque toujours à découvert, les « a » sont trop systématiquement ouverts… Comme tant d’autres titulaires du rôle, la fin du III le trouve exsangue. Pour ce rôle exigeant et écrasant, on retournera sans regret à Schorr, insurpassable, et, plus près de nous à Hotter.
 
La prestation de Pilar Lorengar, appelle un jugement partagé. La voix est séduisante, elle sait faire passer de l’émotion, notamment dans son dialogue avec Sachs au III, mais on est désolé de devoir dire qu’elle est un brin sous-dimensionnée pour le rôle. Voilà une Eva un peu dépassée par les emportements de sa partie, comme en témoigne son « O Sachs mein Freund ! ». De manière symptomatique, le Quintette la trouve en arrière de la main, et c’est la ligne de chant de Walther qui domine. Car chez James King, la vaillance est là, assurément, et bien là. Siegmund, par moments, n’est pas loin. Mais cela ne suffit pas à faire un grand Walther. Le rôle de Stolzing s’adresse à un ténor lyrique, on y attend du soleil et du rayonnement, mais aussi de la souplesse. La voix de James King, barytonnante, n’offre qu’un soleil bien voilé… En outre, la prononciation est souvent défectueuse, notamment dans les passages rapides. On regrette que les hasards des distributions n’aient pas permis d’immortaliser Sandor Konya, qui alternait avec James King dans cette série de représentations.
 
 
Julien MARION
 
 

 

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