Emma au crépuscule

Mélodies et Cantates de Haydn

Par Hélène Mante | jeu 03 Mars 2011 | Imprimer
Pour qui n’a jamais possédé une chaine Hifi et s’est intéressé, même d’assez loin, à la musique ancienne, il est parfaitement impossible d’être passé à côté du legs d’Emma Kirkby. On est tenté de dire qu’en territoire de musique ancienne, Emma Kirkby fut, pendant près de 25 ans, ce que Fischer-Dieskau est au lied ou Knappertsbuch à Parsifal. Et comme tous les incontournables, Emma Kirkby eut ses détracteurs. Cette voix ténue, blanche, aux harmoniques chiches, aux aigus rectilignes incarna longuement ce que certains vomissent, stylistiquement parlant. Elle incarna une certaine conception du chant anglais, hautain et distancié, plus académique que dramatique. Eton en opposition à Saint-Germain-des-Prés.
 
Aujourd’hui, à soixante ans tout rond, Emma Kirkby sort ce nouvel enregistrement chez Brilliant Classics, le célèbre éditeur batave. Il va de soi qu’une telle entreprise avait de quoi faire peur tant les voix du type d’Emma Kirkby vieillissent habituellement mal. Et pourtant – pourtant ! – combien l’Emma d’aujourd’hui a pour nous de charmes plus percutants que l’Emma d’hier. Certes, son instrument est altéré. La voix a plus ou moins baissé d’une quinte, elle s’amenuise dès le la et se voit flanquée d’un vibrato. Et comme ce vibrato fait du bien ! Enfin entend-on cette voix traversée par les couleurs de l’humanité, enfin semble-t-elle s’animer, vivre, frémir !
 
Dans ce cadre, le choix du programme est parfaitement intelligent, jusqu’à un certain point. Ce florilège de mélodies de Haydn, pour ce qu’elles ont de délicat, d’intérieur, de féminin correspond –tant dans la couleur que dans l’adéquation musicale – aux moyens actuels d’Emma Kirkby. « Wanderer » nous surprend d’emblée avec un beau velours de bas médium qui assoit son propos sans prolégomènes. Dans l’ensemble des mélodies, Emma Kirkby tente de faire avec son instrument corné et elle y parvient avec une intelligence qui force l’admiration. Hélas, les deux cantates –l’incontournable Arianna a Naxos et The Battle of The Nile, composée en l’honneur de Nelson – viennent se dresser sur son chemin. La première voit Kirkby confrontée à sa propre placidité, il n’y a rien dans cette lecture du feu intérieur qui consume Ariane, abandonnée par Thésée sur son ilot sordide et dans la seconde, la véhémence du propos pousse la voix à s’écraser dans l’aigu comme une mouche contre le pare-brise d’une voiture.
 
Marcia Hadjimarkos – par ailleurs productrice du disque – promène son pianoforte dans cette prise de son ouatée et s’y complait merveilleusement, elle parvient à insuffler ce qu’il faut de tendresse ou de véhémence à son programme. On la remerciera de nous avoir montré Emma Kirkby sous des latitudes qui nous la rendent tellement plus sympathique, tellement plus humaine, tellement plus femme.
 
Hélène Mante
 

 

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