En attendant Hasse

Siroe

Par Laurent Bury | jeu 12 Juin 2014 | Imprimer

Max Emanuel Cenčić nous promet pour la rentrée un enregistrement de Siroe qui devrait faire parler de lui, avec notamment Franco Fagioli, Julia Lezhneva et lui-même (la tournée passera par Versailles pour trois concerts). Mais il s’agira d’un Siroe de 1733, celui Hasse, compositeur dont la redécouverte est à peine entamée, malgré les efforts des uns et des autres. En attendant, voici l’opéra homonyme composé par Haendel quelques années auparavant, sur un livret de Métastase utilisé pour la première fois en 1726 par Leonardo Vinci, révisé par Nicola Haym (les récitatifs furent notamment réduits de moitié). Ce fut le premier texte de Métastase utilisé par Haendel, et le premier interprété à Londres, au moment même où, sur une autre scène, John Gay parodiait l’opera seria avec son Beggar’s Opera.

Ce Siroe haendélien, assez réussi même s’il n’est pas comparable aux plus mémorables chefs-d’œuvre du Saxon, pâtit curieusement d’une durable désaffection. En 95 ans d’existence, le festival Haendel de Göttingen n’avait encore jamais cru bon de le proposer au public, et mis à part une production notable à Venise en 2000 (Andrea Marcon à la baguette, Jorge Lavelli à la mise en scène), les reprises modernes se comptent sur les doigts d’une main. Il existait déjà deux enregistrements, le plus récent datant de 2004 (Harmonia Mundi), dirigé par Andreas Spering avec une distribution dominée par Ann Hallenberg dans le rôle titre mais assez terne par ailleurs ; il s’agissait en outre d’une version très abrégée, en deux disques. Le label Accent propose donc la première intégrale digne de ce nom, en trois heures. Il s’agit en fait d’une captation réalisée en mai 2013 à Göttingen : pour sa première saison comme directeur artistique de cette manifestation, l’excellent chef britannique Laurence Cummings avait frappé très fort en redonnant sa chance à un œuvre méconnue, et en rompant avec la politique de pseudo-reconstitution historique en matière de mise en scène. Outre les qualités du FestspielOrchester Göttingen, ce live donne à attendre tous les bruits liés à l’action scénique (et même l’ajout au deuxième acte d’un extrait de Concerto grosso, sans doute justifié par des nécessités dramatiques).  On regrette d’autant plus qu’un DVD n’ait pas été réalisé plutôt qu’un CD, car le spectacle monté par Immo Karaman aurait peut-être emporté totalement l’adhésion et permis de transcender les limites vocales de la distribution.

En 1728, Haendel disposait d’un cast somptueux : Senesino en Siroe, la Bordoni en Emira et la Cuzzoni en Laodice. Une fois de plus, il s’avère bien difficile de faire revivre ses fastes sans disposer de gosiers aussi glorieux. Les deux illustres rivales ont pour homologues modernes deux chanteuses compétentes mais qui ne suscitent pas la fièvre souhaitée ; on espère que mesdames Genaux et Kermes donneront cet été un peu plus de panache à leur affrontement dans leur disque et leurs concerts Bordoni-Cuzzoni. On avouera tout au plus une légère préférence pour la soprano polonaise Aleksandra Zamojska, actrice plus engagée que sa consœur Anna Dennis (à noter que Laodice chante un air sur les paroles « Mi lagnerò tacendo », mises en musique une bonne douzaine de fois par Rossini). Très loin de son rôle de souteneur dans Cachafaz d’Oscar Strasnoy, Lisandro Abadie est très bien dans le rôle du vieux roi Chosroès, auquel Métastase offre notamment l’air « Gelido in ogni vena », aux paroles bien connues grâce à la version qu’en donne Vivaldi dans Farnace. L’autre baryton, Ross Ramgobin, n’a pas même un air à chanter pour défendre le rôle d’Arasse. Quant aux deux frères ennemis, les deux contre-ténors ici choisis sont on ne peut plus différents : dans le rôle-titre, le germano-ghanéen Yosemeh Adjei paraît d’abord bien déplaisant, avec des sons acides et tirés, mais devient beaucoup plus acceptable dès qu’il ne brutalise pas son émission, comme l’y obligent les airs plus rapides ou virtuoses : il convainc bien davantage dans l’élégiaque « Fra i dubbi miei ». On entend en Medarse un Antonio Giovannini qui semble avoir énormément progressé depuis sa participation au Teuzzone de Vivaldi en 2011 (Max Emanuel Cenčić, Siroe de Hasse au disque, lui laissera le personnage pour la tournée de concerts prévue cet été) : son timbre est infiniment plus agréable que celui de son « frère » et son chant séduit, dans un rôle certes moins exposé. Mais à l’heure où il se filme tant de productions qui n’en valent pas la peine, quel dommage de n’avoir pas fait un DVD de ce Siroe !

 

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