Extractive frustration

Corrado d'Altamura

Par Philippe Ponthir | mar 30 Juin 2009 | Imprimer
Opera Rara nous confie un nouvel opus dans sa collection Highlights avec ce premier enregistrement mondial de Corrado d’Altamura. Cette collection a surtout le mérite de permettre à la firme anglaise d’équilibrer sa mission artistique avec des réalités économiques. Certains titres ne nous sont pas toujours apparus d’une impérieuse nécessité. Il n’en est rien pour le présent enregistrement. Bien au-delà de l’hommage au très regretté Patric Schmidt qui affectionnait particulièrement cette partition, ce disque remet en lumière tout le talent de son compositeur, le cadet des frères Ricci, Federico, le hissant à la place de choix qu’il occupait au sein des compositeurs d’opera serio en ce milieu du XIXe siècle. Ricci et son frère, Luigi doivent leur peu de notoriété actuelle à leurs ouvrages légers, avec en figure de proue, Crispino e la Comare. Dame Joan ayant immortalisé son "Io non sono più l’Annetta". Fatale notoriété réduisant les Ricci à des amuseurs publics ! Rara, une fois encore, remet Big Ben à l’heure, en permettant dans un enregistrement non dénué de réussites, de resituer le talent musical et dramatique de Federico Ricci au côté d’un Mercadante ou d’un Pacini.
 
Découvrir un disque Rara est toujours un moment de pur plaisir pour l’ensemble des sens. Le bonheur de posséder un bel objet, raffiné, apprécier le toucher d’un coffret soigné, la passionnante découverte de la mine d’informations historiques et iconographiques. On ne redira jamais assez pourquoi Opera Rara, à juste titre, est sans doute une des firmes de disques les plus aimées et respectées par les amateurs de Bel Canto. Au delà de ces premières satisfactions, le découpage opéré est judicieux, resserre vraisemblablement un drame dont toutes les pages ne possédaient sans doute pas la même profondeur (ce qui explique égoïstement notre frustration). Cette extraction essentielle permet également de donner quelque clarté à un scenario qui, ne nous en cachons pas, ne casse pas trois pattes à un canard : classique décor moyenâgeux où vont se tramer de malheureuses amours contrariées par moult quiproquos et imbroglios politiques, finissant immanquablement de manière sanglante. L’intérêt réside dans le fait que ce canevas théâtral permet à notre compositeur d’étaler tout son talent dans les différentes recettes musicales ayant cours : prélude, scène tripartite, duos d’amour, spectaculaire ensemble et scène finale dramatique. En résumé, du petit lait pour tout amateur de Bel Canto ! Et ma foi, Ricci n’a rien à envier à ses confrères plus reconnus. Si le mélodiste rencontre parfois quelque difficulté à conclure de bonnes idées thématiques, l’empêchant de signer des tubes alla Donizetti, son écriture ne manque ni de souffle, ni de panache, sa gestion des tensions au sein des grands ensemble est remarquable, par exemple, ainsi que sa caractérisation psychologique et affective des principaux protagonistes.
 
Une autre réussite de cet opus réside en la présence de la luxueuse phalange du Philharmonia Orchestra. Nous découvrions Roland Böer à sa tête, celui-ci remplit son office à satiété, réussissant le difficile exercice de donner une cohésion à ces différents extraits. Particulièrement appréciée, la palette dynamique et ainsi que les couleurs pour décrire les moments d’intimité ou le souffle des grandes scènes de masse.
Vocalement, on ne pourra malheureusement pas passer sous silence, quelques insuffisances voire quelque raté. Les seconds plans sont parfaits dans leur emploi, bien distribués, adéquats de moyens et de caractérisation dans leur personnage.
Dieu merci, le rôle titre de Corrado trouve en James Westman (découvert dans une précédente Imelda di Lambertazzi), un royal titulaire. Prions pour qu’Opera Rara qui a parfois des lubies de distributions assez incompréhensibles, conserve ce baryton dans ses petits papiers. Excessivement bien chantant, et cela est d’autant plus important dans un rôle ardu, réclamant l’école aristocratique de ce qui va préfigurer les grands barytons donizettiens voire verdiens dans la lignée des Luna, Westman est surtout superbe d’émotion tout en faisant montre d’un grand panache vocal.
Nous aurions beaucoup aimé continuer dans ces superlatifs, malheureusement, la prestation de Dmitry Korchak est un raté total. Il nous confirme l’impression ressentie lors d’un récent Viaggio a Reims scaligère où même dans un emploi initialement plus adéquat, il ne nous présentait que l’image d’un coquelet s’époumonant sur ses ergots. Korchak trouvait déjà ses limites dans les farces en un acte de Rossini à Pesaro, le distribuer dans un emploi envisageant quasi un Oronte d’I Lombardi est une aberration ! Actuellement, pour avoir une idée du rôle de Roggero, on pourrait penser à un Meli des bons jours, ayant étudié sa partition et oubliant de jouer à Corelli… L’exercice gros plan du studio s’avère très douloureux. Aux prises avec d’énormes problèmes d’émission, la voix s’égare dans des sonorités franchement laides et une intonation plus que douteuse. Son couple avec Theodossiou (et elle en porte sa part de responsabilité) est un des plus improbables jamais légués à la postérité. Il retrouvera une certaine dignité au fil du disque, notamment dans les ensembles, mais pour l’amoureux transi, doublé du vaillant jeune premier, on repassera.
 
On peut comprendre à la lecture de la biographie de madame Theodossiou, pourquoi Opera Rara a porté son choix sur elle. Malheureusement, celle qui semble continuer à plaire pour des raisons qui nous échappent, à une partie du public de la péninsule italienne, ne signe pas une performance inoubliable. Dimitra Theodossiou a surtout le mérite de chanter encore après quelques bonnes saisons de fréquentation de rôles dont personne ne veut, les Verdi, principalement de jeunesse, où les échos belcantistes sont encore très présents et les grands emplois donizettiens dramatiques. Elle les aborde surtout avec une fougue et un engagement scénique plus qu’une véritable formation stylistique. Delizia préfigure ces emplois, c’est une évidence. La mission quasi impossible était de trouver une titulaire capable de rendre justice à Stuarda ou plus encore, à Lucrezia Borgia, tant plus d’une fois, l’empoisonneuse revient en tête à l’écoute du disque. Theodossiou se présente en petite forme vocale, armée d’un vibrato mettant à mal la juvénilité de sa donzelle. Ce que l’on voudrait nous faire avaler pour un timbre et un metallo, ne sont en fait que l’étalement de défauts vocaux, bouchonnant un médium sourd qui va très vite se déchirer vers les cimes pourtant raisonnables d’un aigu désormais compromis. Le duo féminin est sa plus belle réussite, basé surtout sur une thématique inspirée et une recette qui culminera avec Norma et Adalgisa. Malgré tout plus concernée que son ténor de partenaire, Theodossiou finira par emporter une certaine adhésion théâtrale aux oreilles de ceux capables de pardonner beaucoup et aisément.
 
Nous recommandons malgré tout chaleureusement ce disque, car il apporte une pierre précieuse à l’édifice permettant de comprendre le climat culturel de cette période. Avec toute une série de tenants et d’aboutissants, la plupart échappant au commun des mortels dont nous faisons partie, la problématique de l’évolution des distributions chez Rara reste entière et mériterait un article dont nous nous fendrons sans doute un jour. Dans le cas présent, la succession de l’immense Miricioiu à qui la firme doit ses meilleures intégrales dans le genre dramatique, reste un problème apparemment insoluble. Mais qui a dit qu’il était temps de remplacer Nelly Miricioiu ?...
 
 
Signalons dans les projets importants de la firme une prochaine Linda di Chamounix proprement exaltante sur papier. Aux côtés des intégrales Devia et Gruberova, il était temps que l’on confie une tâche importante et judicieuse à la talentueuse Eglise Gutierrez. La fête devrait être totale avec un rarissime Ludovic Tézier, idéal de choix et d’école dans la lignée de ses Alphonse de La Favorita mais aussi Marianna Pizzolato, un des plus beaux mezzos travestis actuels (voir son Orsini récent à Liège) enfin, la révélation Stephen Costello alliant beauté scénique et de timbre. On nous trouvera plus dubitatif devant l’affiche de Maria di Rohan, pour les débuts raresques de Krassimira Stoyanova. S’improvise t on belcantiste le temps d’un concert quand bien même on est la plus admirable des lyriques mozartiennes et pucciniennes ?
 
 

 

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