Fascinante Bolena !

Anna Bolena

Par Antoine Brunetto | lun 06 Octobre 2008 | Imprimer
Henry VIII et ses six épouses ne laissent pas de fasciner… et ce quelle que soit l’époque.
 
L’art s’est très vite emparé de cette histoire : dans le domaine de la littérature on ne peut évidemment passer Shakespeare sous silence, mais beaucoup plus près de nous (et de façon beaucoup plus grand public) le cinéma hollywoodien (« Deux sœurs pour un roi ») ou série télévisée américaine (« The Tudors ») nous rappellent toute la modernité de cette tragédie.
 
L’opéra ne pouvait passer à côté d’une telle histoire : Donizetti avec Anna Bolena mais aussi Saint-Saëns avec Henry VIII s’en sont emparés.
 
En cette année 1830, Donizetti va connaître son premier grand triomphe. Il faut dire qu’il bénéficie d’un livret de grande qualité préparé par un Felice Romani inspiré, mariant caractères superbement dessinés et marche inéluctable vers une fin tragique… Le librettiste s’est (très) librement inspirée de faits historiques avérés : Henry VIII qui avait épousé en deuxièmes noces Anne de Boleyn, la fit décapiter pour la remplacer par Jane Seymour, une des dames de compagnie de cette dernière. Pour arriver à ses fins (on quitte ici l’Histoire pour rentrer dans l’imagination du librettiste) il fait revenir d’exil Lord Percy, l’ancien soupirant d’Anne : il sait ce dernier toujours amoureux de la reine, et en les rapprochant espère obtenir une bonne raison de se débarrasser de son encombrante épouse. Le plan fonctionnera à merveille, avec l’aide inattendue de Smeton un page, et tous (même Lord Rocheford qui a pour seul défaut d’être le frère de la reine) seront condamnés à mort. La scène finale, mariant avec bonheur pathétisme et virtuosité, culminera avec la fameuse cabalette « Coppia Iniqua » dans laquelle la reine pardonnera à ses bourreaux.
 
Ce premier épisode de la trilogie Tudor avait donc rencontré un très grand succès dès sa création, servi par une distribution de rêve : Pasta, Rubini et Galli ! Il connut pourtant une longue éclipse, pour être redécouvert triomphalement en avril/mai 1957, lors d’une série de représentations à la Scala, réunissant Maria Callas et Giulietta Simionato, sous la direction de Gianandrea Gavazzeni, dans une mise en scène de Luchino Visconti. Il reste heureusement une trace sonore de ces soirées mythiques, permettant d’entendre une Maria Callas incandescente dans un rôle qu’elle n’enregistrera pas en studio.
 
Cette partition a depuis eu une certaine chance au disque. Car hors la captation sus-mentionnée, malheureusement un peu brumeuse de son et entachée de nombreuses coupures (dont le ténor est la principale victime), on peut trouver de nombreuses intégrales de studio : le rôle titre a attiré de nombreuses cantatrices ! On peut ainsi entendre la Bolena de « Bubbles » Sills face à la Seymour de Shirley Verrett, celle d’Elena Suliotis face à Marylin Horne, ou encore celle d’Edita Gruberova face à Delores Ziegler.
 
Que peut apporter dans ces conditions cette captation live rééditée chez Andromeda, enregistrée un an après la re-création callassienne ? Cet enregistrement partage d’ailleurs de nombreux points communs avec le spectacle de 1957 : la même Seymour (Giulietta Simionato), le même chef d’orchestre (Gianandrea Gavazzeni)… et malheureusement les mêmes coupures !
 
Mais à l’écoute, l’intérêt de ce disque apparaît rapidement comme évident !
 
Tout d’abord, bien qu’il s’agisse d’un enregistrement live - Andromeda est comme d’habitude bien chiche en informations dans le livret (ou plutôt l’absence de livret) accompagnant les disque - la qualité sonore est très satisfaisante, l’absence d’applaudissements et la présence de l’Orchestre de la RAI laissant à penser qu’il s’agit ici d’un enregistrement pour la radio.
 
Mais l’intérêt essentiel de cet album est de nous permettre de réécouter, dans de bonnes conditions, et dans une fraîcheur vocale encore intacte, la "fiancée des pirates", qui nous a quittés il y a quelques mois. Leyla Gencer, car il s’agit bien évidemment d’elle, est ici tout simplement prodigieuse. La tessiture du rôle ne lui pose aucune difficulté, les suraigus sont bien là comme en témoigne le très beau contre-ré tenu dans le final de l’acte 1, et l’on échappe totalement aux raucités de timbre qui viendront assez vite entacher son chant.
 
On pourra bien chipoter par ci par là, notamment sur une certaine prudence dans les passages virtuoses. Mais on ne retient au final que le timbre pulpeux et velouté, une douceur jamais au détriment de l’engagement dramatique : la cantatrice turque nous rappelle (s’il en était besoin) quelle tragédienne elle était ! Un an après la Divine, Leyla Gencer n’essaie pas de faire « de la Callas » : son Anna est moins survoltée, plus résignée, moins reine révoltée que victime broyée par le destin.
 
Leyla Gencer a face à elle la Seymour de la Scala, Giulietta Simionato. De prime abord, comme dans l’enregistrement de 1957, on est étonné par la couleur du timbre, quasi sopranisant, quand on pourrait attendre une voix plus corsée, à l’image de la superbe Verrett dans l’enregistrement studio de Westminster. On rend cependant bien rapidement les armes, et, plus que la technique superlative et les aigus clairs jamais forcés, on admire surtout l’évidence de l’incarnation ; que ce soit en amoureuse inquiète face à son amant ou femme honteuse et torturée face à la reine, la Simionato est royale.
 
Face à ce duo « scotchant », les hommes tentent d’exister.
 
L’Henry VIII de Plinio Clabassi (qui était Lord Rochefort un an auparavant à la Scala) est un roi plutôt frustre, que ce soit vocalement ou dramatiquement ; si ce côté un peu unidimensionnel prive d’ambiguïté ce personnage clef (qui ne dispose pourtant d’aucun air dans toute l’œuvre), il ne fait qu’en renforcer le côté bête sanguinaire, dressant un portrait tout à fait effrayant du souverain.
 
Aldo Bertocci (Percy) est l’élément le moins enthousiasmant de cet enregistrement. Il est aussi celui qui souffre le plus des coupures (deuxième section de l’aria « Da quel di che, lei perduta » ou intégralité de la scène entre Rochefort et Percy privant le ténor d’une des plus belles scènes de ténor de la production Donizettienne, scena et aria « Vivi tu… Nel veder la tua constanza »). Le timbre manque un peu de séduction et le style semble parfois un rien débraillé. On sent bien cependant que le ténor ne s’économise pas (la voix se brise par moments) et même s’il évite tout suraigu périlleux, il tient au final sa place, notamment dans les ensembles où sa voix claire ressort.
 
Les petits rôles de Smeton et Rochefort ne sont pas négligés, surtout en ce qui concerne le premier, Anna Maria Rota prêtant au jeune page ses jolis graves.
 
On gardait pour la fin le maestro Gavazzeni qui démontre ici encore son affinité avec ce répertoire ; peut-être moins véhément qu’avec Callas, sa direction imprime tout au long de l’œuvre une grande tension dramatique.
 
Heureux que nous sommes de disposer d’autant d’interprétations enthousiasmantes et différentes pour une même œuvre. On gardera précieusement dans sa discothèque une version moderne de l’œuvre, par exemple le très bel enregistrement Westminster avec Sills, ne serait ce que pour échapper au très nombreuses coupures « historiques » qui défigurent l’œuvre. Mais abondance de biens ne nuit pas et il serait bien dommage de ne pas succomber à la tentation d’entendre une sublime Leyla Gencer dans ses plus belles années, surtout à ce prix là !
 
Antoine Brunetto

 

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