Telemann l'Européen

G. Ph. Telemann - Lateinisches Magnificat

Par Yvan Beuvard | mar 30 Janvier 2018 | Imprimer

Au terme du 250e anniversaire de la disparition de Telemann, nombreuses sont les œuvres peu connues, voire inconnues qui s’offrent à notre découverte. Le présent enregistrement, essentiellement consacré à des compositions sur des textes latins – rares chez ce luthérien – contribue à cette démarche.

Le bref psaume 71 « Laudate Jehovam omnes gentes », dont la date de composition n’est pas mentionnée, nous entraîne loin du grand baroque, on est déjà dans le style galant, pré-classique, ce qui confirme la malléabilité et l’invention extraordinaire dont fait preuve un compositeur dont on oublie souvent la longévité : né avant Bach, qui meurt alors que Mozart a dix ans. Ecrit pour chœur à quatre voix, deux parties de violon et continuo, on pourrait imaginer qu’il est de la main de Michael Haydn ou d’un de ses contemporains.

Le grand psaume « Deus judicium tuum », écrit manifestement pour la France, en porte la marque (Telemann, invité à Paris, y  séjourna huit mois). L’ouverture à la française,  les cinq voix, l’orchestration colorée, les soli de caractère dramatique et virtuose suffiraient à s’en convaincre. Joué en 1738 au Concert Spirituel, en présence de la famille royale,  il fut particulièrement apprécié, à juste titre. L’œuvre est en effet admirable par ses qualités intrinsèques, servie ici par des interprètes que l’on croirait français, tant ils se sont approprié les pratiques du grand motet. Le « Suscipiant montes », où le beau soprano d’Emanuela Galli déroule son chant, avec un ensemble d’où le basson émerge, nous ravit. Ils sont deux pour accompagner les hommes du « Descendet sicut pluvia », tout aussi séduisant. Le grand chœur « Et dominatibur » dialoguant avec les solistes, l’aria de basse qui suit, la grande fugue finale (« Benedicamus Domino »), chaque numéro appellerait un commentaire.

Le Lateinisches Magnificat connaît ici son premier enregistrement intégral. Ceux qui refusent  à Telemann les caractères du génie, le reléguant au rang d’imitateur, devraient l’écouter pour se convaincre de leur méprise. Ecrit pratiquement vingt ans avant celui de Bach – en 1704, pour Leipzig –  faisant appel à la même formation, pour n’avoir pas connu la même diffusion, ce n’en est pas moins une œuvre de premier plan, dont l’écriture n’a rien à envier à celle du Cantor. Le caractère italien, français et germanique qui caractérise tel ou tel mouvement serait-il une faiblesse, à une époque où le cosmopolitisme constitue une sorte d’idéal partagé ?  Le Et misericordia, dont la mélodie aurait pu être de Pergolèse, le Fecit potentiam, confié à deux basses et trompette, très français, sont à eux seuls dignes d’une admiration sans retenue.

Pour séparer chacune de ces œuvres vocales, deux concerti da chiesa, transcrits pour l’orgue par Johann Gottfried Walther, l’exact contemporain de Bach, témoignent de la parfaite connaissance de Telemann des différentes déclinaisons du baroque européen. Selon les mouvements, si on pense ici à Corelli, là à Bach, ils sont bien l’œuvre d’un immense musicien, qui, dans la longue lignée de Machaut et de Lassus,  assimila tous les styles, et fut un authentique européen.

L’orchestre se révèle ductile, animé et précis. Les couleurs  des flûtes, des bassons tout particulièrement, la souplesse des cordes, participent à la saveur de cette musique exceptionnelle. Le chœur, réactif et toujours clair malgré la complexité des polyphonies, dispute les suffrages à l’équipe de solistes, tous remarquables. Formée à Bâle, à Salzbourg et Stuttgart, familière de ce répertoire, Elena Sartori, connue à travers plus d'une dizaine d'enregistrements, nous offre une direction exemplaire, ainsi qu'une interprétation à l'orgue pleinement convaincante. Une réverbération,  parfois excessive, si elle correspond à la réalité acoustique de nombre d’édifices religieux,  dérange ponctuellement, ainsi dans le premier psaume.

La notice, bien renseignée, due à Elena Sartori, en allemand, en anglais et en italien, oublie notre langue.

 

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