Recueilli comme flamboyant, exemplaire

Haydn – Stabat Mater

Par Yvan Beuvard | lun 22 Février 2021 | Imprimer

Dernier volume qui vient couronner l’intégrale des Symphonies parisiennes par le Concert de la Loge, qu’anime Julien Chauvin, cet album conserve la formule adoptée – singulière et bienvenue – tout droit inspirée des programmes qu’offrait Joseph Legros, l’immense ténor qui dirigeait le Concert Spirituel. La prestigieuse institution proposait alors aux Parisiens l’occasion d’entendre durant le Carême (fermeture obligée de l’opéra), des musiques renouvelées de compositeurs du temps, parmi lesquels Haydn. Les programmes associaient systématiquement œuvres vocales sacrées et pièces instrumentales. Lorsqu’en 1781 le Stabat Mater de Haydn vient (à son insu) concurrencer celui de Pergolèse, dont l’exécution semblait s’imposer depuis son introduction, les avis divergèrent pour bientôt reconnaître la valeur du nouveau venu. Jusque 1790, il sera donné 22 fois… L’édition suivit : Sieber publia la sienne en 1785 (la toute première était londonienne, moins de deux ans auparavant), et ce n’est qu’en 1803 que Breitkopf & Härtel l’imprimèrent à Leipzig, avec texte allemand ajouté (*). La présente gravure, conforme à l’édition parisienne, est scindée en deux parties, ce qui était courant lors des concerts du temps. Nous n’évoquerons pas les symphonies qui l’accompagnent, malgré leur qualité remarquable, mais invitons l’auditeur à partager notre bonheur.

Les enregistrements de ce Stabat Mater abondent depuis 1951 (Vox), et cette version, absolument neuve par ses sources, ne saurait constituer un doublon avec la dizaine de lectures disponibles. En effet, l'édition de Sieber diffère en de multiples points de celles sur lesquelles les premières se fondent : texte du n°10 (pour les quatre solistes, chœur et orchestre), hauteur, inversion ponctuelle des parties chorales supérieures, variantes de rythme et d’articulation de l’orchestre. Enfin, la prononciation française – gallicane – du latin restitue idéalement les conditions de la production parisienne.

En juillet 2019, au Festival Radio France, Occitanie, Montpellier, avant l’enregistrement, nous avions eu l’occasion d’écouter ces mêmes interprètes dans le Stabat Mater. Celui-ci était morcelé, enté de pièces de Krauss (« le Mozart suédois »), Cherubini et Hasse, et nous avait quelque peu laissé sur notre faim (« Haydn à la découpe »). Les réserves exprimées sont balayées à l’écoute de cette version, accomplie, parfaitement convaincante et émouvante, d’un chef-d’œuvre de la musique sacrée, comme de l’œuvre de Haydn.

Les solistes forment une équipe jeune, motivée, performante et harmonieuse. On retiendra déjà la merveilleuse leçon de chant que nous délivre Reinoud Van Mechelen. Non seulement l’émission ravit, mais surtout l’aisance, la conduite de la ligne comme l’articulation. Le « Quando corpus morietur » en est le point culminant. Après son Dumesny (Pas une voix de casserole !) , nous attendons impatiemment son Legros…Les deux femmes, Florie Valiquette et Adèle Charvet, n’ont plus à faire leurs preuves, malgré leur jeunesse. La fraîcheur, l’agilité, l’égalité dans tous les registres nous enchantent. Enfin, Andreas Wolf, solide baryton, auquel sont réservés les airs rapides, leur donne toutes leurs vertus. Le timbre charnu, l’autorité, la longueur de voix, des aigus comme des graves solides, tout est là. Le presto enflammé (« Inflammatus et accensus ») est incandescent.

Le chœur Aedes, préparé par Mathieu Romano, se montre ductile, puissant, clair, sans précédent dans cette œuvre. A-t-on écouté fugue plus lumineuse que le « paradisi gloria » conclusif ? Julien Chauvin, qui dirige tout en tenant sa partie de violon, à l’égal de Haydn, nous vaut une lecture dynamique, sensible, souple, stylistiquement exemplaire, tout en se montrant respectueux du caractère sacré du texte. L’esprit est sans doute plus proche de celui qui prévalut au XVIIIe siècle que dans ce que nous écoutons le plus souvent – (au pied de la croix ) – y compris chez les interprètes « historiquement informés ». Ni emphase, ni lourdeur, une vie intense, captivante. Cet enregistrement nous paraît essentiel.

(*) La riche notice comporte quelques erreurs de chronologie : l’édition parisienne succéda à celle de Londres. D’autre part, présentée p. 39 comme éditée en 1781, ce n’est qu’en 1785 qu’elle vit le jour (annonce du Journal de Paris du 17 mars 1785, citée par Hoboken comme par Robbins-Landon), ce qui n’amoindrit pas la pertinence du propos. On en retiendra les contributions relatives aux Concerts de la Loge Olympique, commanditaire des symphonies « parisiennes », la présentation des deux symphonies enregistrées par Marc Vignal, enfin, la présentation de l’édition sur laquelle se fonde cet enregistrement. Est adjoint le texte, différent en plusieurs points de celui traditionnellement illustré, et sa traduction.

 

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