L'Hector d'avant Colin et d'avant John Eliot

Hector Berlioz, Enregistrements inoubliables

Par Laurent Bury | lun 08 Juillet 2019 | Imprimer

Avant le milieu des années 1960, date butoir à partir de laquelle les enregistrements musicaux ne sont plus libres de droits, quelle image d’Hector Berlioz l’industrie du disque offrait-elle ? Une image bien partielle, et bien différente de celle qui est aujoud’hui la nôtre. En cette année de commémoration, le label Cascavelle a choisi de réunir en un coffret la majeure partie des enregistrements qui permettaient avant 1964 d’écouter la musique de Berlioz. A une exception près – les sept minutes et demie que durent La Marseillaise dans l’orchestration Berlioz, gravées en 1988 et ici reproduites avec l’aimable autorisation du pianiste et chef Philippe Entremont – tous les témoignages rassemblés sur ces onze CD ont été mis en boîte entre 1950 et 1962.

Cela signifie donc d’abord quelques lacunes flagrantes, surtout dans le domaine lyrique. Benvenuto Cellini ? Beatrice et Bénédict ?  Les premières intégrales en français, dirigées par Colin Davis et Antal Dorati, avec Josephine Veasey, sont des lives datant de 1963, et auraient donc peut-être pu être récupérées de justesse. Il faudra pourtant se contenter de leurs ouvertures, dirigées par André Cluytens en 1957. Les Troyens ? Sir Thomas Beecham en gravait une quasi intégrale dès 1947, mais avec un Enée à contre-emploi, donc rien à espérer en dehors d’extraits symphoniques de « Carthage » et de la mort de Didon, dans un coffret qui déclare offrir uniquement des versions « inoubliables » (cette partition-phare n’occupe même pas un CD entier).

On trouve en revanche les œuvre vocales reconnues de longue date, comme La Damnation de Faust, Roméo et Juliette, les Nuits d’été en version orchestrale, et même quelques titres alors plus rares, comme L’Enfance du Christ, le Te Deum ou le Requiem. Et si les Britanniques furent à l’avant-garde du combat berliozien, comme le montre ici la présence du Royal Philharmonic Orchestra dirigé par Beecham pour Le Corsaire ou Harold en Italie, la France ne négligeait pas complètement l’une de ses plus belles gloires nationales. Mais comme toujours, la Symphonie fantastique se taille la part du lion, avec deux versions confrontées ans le coffret Cascavelle (Monteux 1962 contre Münch 1960).

C’est le 25 juin 1950 qu’André Cluytens enregistra une première version de L’Enfance du Christ. Si la seconde, gravée quinze ans après et mieux connue, succombait en partie aux sirènes du chant international, celle que repropose ici Cascavelle est déclamée dans un français admirable qui rendrait un livret superflu. Michel Roux en Hérode n’est ni expressionniste ni marmoréen, mais simplement humain dans sa faiblesse. Jean Giraudeau met entièrement de côté ses habituels accents plébéiens pour composer un narrateur plein de pureté (admirable « O mon âme » conclusif). D’Hélène Bouvier, Dalila aux côtés de José Luccioni, on pouvait redouter une Vierge trop mûre, mais ce n’est absolument pas le cas, et elle parvient même à rendre acceptable certaines niaiseries du texte, comme le duo des agneaux où Louis Noguera lui donne une réplique fort adéquate. Henri Médus est un noble père de famille, et même les plus petits rôles ont été soignés. L’Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire a lui aussi ces couleurs françaises aujourd’hui en partie perdues. Dommage que le chœur soit un peu trop relégué à l’arrière-plan par la prise de son.

Le 24 avril 1951, la grande Suzanne Danco enregistrait avec l’orchestre de Cincinnati une version des Nuits d’été qui allait être supplantée une douzaine d’années plus tard par celle de Régine Crespin. Quelle injustice ! Certes, Thor Johnson n’est pas Ernest Ansermet, mais il faut prêter l’oreille à la voix de la soprano belge, si différente de celle de notre compatriote, et qui peut d’abord sembler un peu pincée, un peu fifties. Cette élégance mozartienne possède un incomparable cachet, le timbre acidulé, qui fait merveille dans la Villanelle, semble se métamorphoser dès que l’on aborde les mélodies plus sombres, et la magie opère incontestablement dans « Au cimetière », par exemple.

Le 25 juin 1953, année où l’on commémora le 150e anniversaire de la naissance du compositeur, Charles Munch dirigea en concert un Roméo et Juliette. Captation en public, donc, et probablement repiquée d’après un 33-tours, mais on glissera sur la qualité du son pour savourer la nervosité de la direction, le timbre virginal d’Irma Kolassi, la gouaille de Joseph Peyron, qui ne messied pas, pour une fois, ou l’expressivité de Lucien Lovano, Frère Laurent que l’on a rarement entendu aussi impliqué, dans la véhémence comme dans l’extrême douceur (son « Voilà toute la vérité » chuchoté a des airs d’Arkel avant l’heure).

En 1955, Sir Thomas Beecham enregistrait un Te Deum dont la sonorité semble extrêmement lointaine. Les aigus du ténor Alexander Young sont un peu engorgés, et ce n’est pas cette version qui arrachera l’œuvre à la pompe dans laquelle elle paraît empêtrée.

Du 7 au 9 avril 1958, le Requiem fut enregistré en l’église Saint-Louis-des-Invalides par Hermann Scherchen, plus couramment associé à la musique du XXe siècle. Interprétation grandiose et pleine de ferveur malgré les voix d’abord un rien trémulantes des sopranos du chœur de la RTF. Nouveau sans faute pour Jean Giraudeau, qui sait se faire angélique à souhait pour le « Sanctus », avec une belle maîrise de la voix mixte.

La même année, dans les studios d’Abbey Road, Rita Gorr enregistrait les adieux de Didon à Carthage : à peine six minutes de musique, mais quelle leçon de chant ! Quelle époque, aussi, où aucune maison de disques n’eut le courage de programmer une intégrale des Troyens, alors que les interprètes existaient – on pense bien sûr à Régine Crespin qui dut se contenter d’extraits ou dont ne nous sont parvenus que quelques lives où cette Cassandre-Didon d’exception est égarée au milieu d’entourages indignes.

La distribution réunie en 1962 pour La Damnation de Faust n’est hélas pas non plus tout à fait à la mesure de celle qui fut aussi une grande Marguerite. On retrouve le Méphistophélès clair mais insinuant de Michel Roux, également présent dans un live de l’année suivante, récemment réédité par le label Malibran. Pierre Monteux est un chef berliozien plus exaltant que Jean Fournet, mais la prise de son n’avantage pas vraiment le London Symphony Orchestra, et son chœur modérément idiomatique paraît souvent épais. On passera sur la mollesse du Brander anonyme. Pour beaucoup d’auditeurs, la découverte sera le Faust d’André Turp, ténor canadien qui eut so heure de gloire dans les années 1960 et 1970 (on le connaît notamment pour sa participation au premier Don Carlos intégral, en 1976) : hélas, il ne livre ici qu’un chant générique, assez peu habité.

 

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