C'est toujours tout ou rien

I gioeilli della Madonna

Par Laurent Bury | mer 06 Juillet 2016 | Imprimer

C'est toujours comme ça, avec l'industrie du disque. Après avoir longtemps laissé dans l’oubli une œuvre qui inclut une page aussi envoûtante que le magnifique intermezzo qui ouvre l’acte II, et celui du III, après n'avoir retenu de Wolf-Ferrari que son petit Secret de Suzanne, et à la rigueur ses opéras vénitiens, I gioeilli della madonna revient enfin en force. Sans doute l'œuvre aura-t-elle pâti de son absence de grand air pour l’héroïne : parmi les grands chanteurs du XXe siècle, les ténors ont enregistré l’air de Gennaro « Madonna, con sospiri », parfois le duo du héros avec sa mère, « T’eri un giorno ammalato », et les barytons ont eu à cœur de défendre « Apri, o bella, la fenestrella », mais pratiquement rien pour Maliella. Et en matière d’inégrale, il fallait se contenter de la version de 1976, avec André Turp un peu à la peine en Gennaro, Peter Glossop en Rafaele, et une certaine Pauline Tinsley, à la voix parfois bien stridente en Maliella, Alberto Erede dirigeant le BBC Symphony Orchestra, avec toute une équipe de comprimari très britanniques. Mais voilà que l’on disposera bientôt de deux versions toutes nouvelles, deux lives, puisque CPO a capté la récente production de Fribourg, tandis que Naxos publie une version en provenance de Bratislava, enregistrée dans une salle de concert avec les artistes qui participaient alors à la production donnée au Théâtre national de Slovaquie. 

Ce nouvel enregistrement est donc une bonne nouvelle en soi, même s’il ne donne pas que des raisons de satisfaction. Grand défenseur de Wolf-Ferrari, dont il a notamment enregistré l’intégralité de l’œuvre pour orchestre, Friedrich Haider était sans doute le chef tout désigné pour cette opération, et on se réjouit que le compositeur germano-italien bénéficie aujourd’hui d’un tel avocat. Sous sa baguette, l’orchestre symphonique de la Radio slovaque livre une belle lecture de cette partition foisonnante, où alternent scènes de foule et moments plus intimes.

Du côté des voix, en revanche, tout n’est pas pour le mieux. Le timbre de soprano dramatique de Natalia Ushakova n’est malheureusement pas particulièrement phonogénique : diction sacrifiée, couleur assez uniforme, et manque de jeunesse du personnage. Certes, les exigences du rôle sont lourdes, et peut-être la prestance scénique de l’interprète rendait-elle le résultat plus acceptable, mais au disque le compte n’y est pas tout à fait, et l’on rêve d’une Maliella plus nuancée, moins mûre, qui donnerait une réplique plus adéquate au Gennaro de Kyungho Kim qui a, lui, ce caractère juvénile dans la voix. Après avoir accumulé les troisièmes rôles au Staatsoper de Berlin, cet artiste coréen est devenu le ténor à tout faire de l’opéra de Bratislava (Duc de Mantoue, Rodolfo, Roméo), avant de revenir plus récemment en Allemagne pour être régulièrement Tamino ou Rodolfo à Leipzig. Il sait en tout cas rendre immédiatement émouvant le drame de son personnage, sans donner l’impression de devoir forcer pour se faire entendre. Dernier pilier du trio central, Daniel Čapkovič n’est pas un Rafaele très raffiné, mais peut-être ce personnage de chef mafieux serait-il mal servi par des intonations trop élégantes. On s’étonne d’apprendre que Susanne Bernhard, qui devrait être une mezzo pour incarner Carmela, la mère de Gennaro, a notamment chanté Violetta à l’Opéra de Francfort : de fait, son timbre est simplement celui d’un soprano, certes bien différent de celui de Natalia Ushakova, mais ce n’est peut-être tout à fait ce que souhaitait le compositeur.

Un enregistrement bienvenu dans l’absolu, qui n’empêchera pas les amateurs de Wolf-Ferrari de guetter la parution prévue chez CPO.

 

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