Il était deux fois trois sonnets de Pétrarque

Tactus

Par Fabrice Malkani | ven 10 Août 2012 | Imprimer
 
Ce CD offre l’occasion de se livrer à une écoute comparée des deux versions composées par Liszt pour les Trois Sonnets de Pétrarque (respectivement n° 104, 47 et 123) que l’on connaît mieux dans leur transcription pour piano seul, intégrée au deuxième volet des Années de Pèlerinage. Il s’agit ici des lieder du maître hongrois, partie moins connue de son œuvre et pourtant relativement importante puisqu’il en composa plus de quatre-vingts. L’année Liszt avait déjà permis de rappeler leur existence (grâce notamment à Elisabeth Kulman et Diana Damrau).
 
Eu égard à l’originalité et à l’intérêt de la démarche, on regrette que le livret, orné par ailleurs d’une belle reproduction de Psyché et Amour par Francesco Scaramuzza, illustrateur au XIXe siècle de La Divine Comédie, soit aussi minimaliste : il comporte de brefs articulets introductifs ou explicatifs de la cantatrice elle-même, Chiarastella Onorati, ou du musicologue Guido Salvetti, mais ne présente pas le texte même des lieder, que l’on aurait aimé pouvoir (re)lire ou du moins avoir sous la main pour mieux apprécier tel ou tel passage*. D’autant qu’il est beaucoup plus rare de pouvoir entendre le lied de Mignon ou « Die Macht der Musik » dans ces versions lisztiennes.
Entre les deux moments constitués par les deux versions des Sonnets, distantes l’une de l’autre de plus d’un quart de siècle, trois lieder en langue allemande et deux en langue italienne viennent compléter la palette des chants d’amour. La circulation européenne des textes et de la musique va de pair avec un discours romantique qui transcende les frontières tout en exaltant les nations – et leurs idiomes. Chiarastella Onorati rend justice aux spécificités de chacune des deux langues, sa prononciation et sa diction sont impeccables. Dans la première version des Sonnets, sa voix qui entre par petites touches sur les notes d’un pianoforte romantique au son magnifique (un Steinway « Grand Centennial » de 1878) révèle un timbre chaleureux et une grande plénitude dans les graves. Mais elle a une fâcheuse tendance au vibrato excessif sur les notes plus aiguës, et la voix par ailleurs moelleuse devient agressive dans le forte, ce qui nuit à la cohérence de cette articulation des plans sonores. Elle excelle à l’inverse dans le piano et le pianissimo, comme à la fin de « Benedetto sia ‘l giorno », où les deux interprètes trouvent une alliance parfaite entre l’instrument et la voix.
Le pianiste Giulio De Luca charme par son jeu sensible et passionné, virtuose comme le requiert l’écriture. La comparaison entre les deux versions des sonnets de Pétrarque, dont la présence est assurément le point fort de ce disque, montre l’évolution vers un romantisme moins fragmentaire dans sa forme – plus enveloppant, moins heurté ou disloqué, plus homogène, comme placé sous le signe de la réconciliation. Si la première version date des années d’amour avec Marie d’Agoult, la seconde correspond à l’année où Liszt reçoit les ordres mineurs (1865). L’une est plus rugueuse, l’autre plus onctueuse : le chant devient plus soutenu, mais le piano plus tourmenté – évolution particulièrement sensible dans le premier sonnet (« Pace non trovo »). Les arabesques que la voix dessinait déjà au début de « I’ vidi ‘n terra anglici » de 1838/39, trouvent, dans l’interprétation de Chiarastella Onorati, un plus juste équilibre dans la deuxième version, faisant passer davantage d’émotion dans les passages a cappella, qui sont alors plus développés.
De même que l’on remonte aux sources chantées des Sonnets, le célèbre Rêve d’amour nº 3, connu surtout au piano seul et tant galvaudé sur divers instruments, retrouve ici sa fraîcheur initiale, sur les vers du poème « O Lieb » de Ferdinand Freiligrath (1810-1876), contemporain de Liszt. La voix de Chiarastella Onorati est appropriée à ce répertoire de lieder romantiques en langue allemande, où la couleur sombre du medium et du grave convient parfaitement. Mais à côté de « La Perla », poème de la princesse Therese de Hohenlohe, chanté en italien, dont la deuxième section est particulièrement poignante et porte des traces de bel canto, c’est peut-être « Angiolin dal biondo crin », sur un texte du marquis Cesare Boccela, qui constitue le sommet vocal de ce florilège.
* Un lien Internet, pour le moment non opérationnel, est indiqué pour avoir accès aux textes « sous peu » (« presto »), précise-t-on.
 

 

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