Haendel dans un bocage

Il Pastor Fido

Par Bernard Schreuders | jeu 07 Juin 2012 | Imprimer
 
« World première recording » annonce l’éditeur. L’œuvre entier de Haendel n’aurait donc pas encore été enregistré. Incroyable mais vrai ? En réalité, le deuxième opéra écrit à Londres par le Saxon a déjà fait l’objet de deux gravures, mais incomplètes et hors style (CBS, 1953 ; CETRA, 1958). David Bates nous livre donc bien la première intégrale d’Il Pastor Fido, du moins dans sa mouture originale. Créé le 22 novembre 1712, avec une distribution modeste, celui-ci reçoit un accueil glacial et disparaît de l’affiche après six représentations pour n’être redonné en l’état qu’une fois, le 21 février 1713. Vingt-deux ans plus tard, Haendel remet son ouvrage sur le métier et procède à de profonds remaniements. Il faut dire qu’en mai 1734, il dispose d’un trio de stars: Giovanni Carestini, la Strada et la Durastanti, qui débarquent avec leurs airs de malle. Le maestro cède à leurs caprices et ne retient que 8 numéros sur les 32 de la version antérieure, empruntant également des chœurs à sa sérénade Il Parnasso in festa. La production rencontre plus de succès et tient treize représentations. En novembre, pour l’ouverture de son nouveau théâtre de Covent Garden, John Rich invite Haendel et engage aussi la troupe de danseurs de Marie Sallé. Le compositeur reprend Il Pastor fido,écrit deux nouveaux airs (l’un pour Carestini, l’autre pour le ténor John Beard qui rejoint la distribution en Silvio), ajoute un prologue bien évidemment dansé et chanté, Terpsicore, puis couronne chaque acte d’un ballet. Cet ultime avatar, qui relève presque du pasticcio, sera donné cinq fois avant de sombrer lui aussi dans l’oubli jusqu’à sa résurrection à Drottningholm, en 1969. Succédant à John Eliot Gardiner au festival de Göttingen, Nicholas McGegan l’y programmera avant de l’immortaliser pour les micros d’Hungaroton (1988). Remontée à Côme (1959), Vicenza (1961) et Abingdon (1971), la version originelle d’Il Pastor fido n’a quant à elle jamais conquis le public moderne et résiste sans doute plus difficilement à l’épreuve de la scène. 
 
Nous comprenons sans peine le désarroi des Londoniens : Il Pastor fido n’a d’opéra que le nom et cette aimable pastorale, au charme indéniable mais privée de tout ressort dramatique, jure d’autant plus avec le spectacle grandiose offert quelques mois plus tôt par Rinaldo ! Là où Ivan Alexandre et Jean-Luc Macia admirent « un puits de grâces – jamais mignardes –, de sentiments subtils et d’images sonores heureusement composées », nous partageons d’abord les réserves de Winton Dean et John Merrill Knap devant les carences théâtrales de l’œuvre et la psychologie sommaire de ses protagonistes, faiblesses dont Haendel porte tout autant la responsabilité que son librettiste. En ramenant la célèbre pièce de Guarini à trois actes et six personnages, Giacomo Rossi déséquilibre sa structure et compromet la lisibilité de son intrigue. Mais loin d’arranger les choses, le compositeur sabre dans les récitatifs au point que Rossi se sent obligé de rétablir dans le programme de salle une vingtaine de vers pour permettre aux spectateurs de suivre un minimum l’action !
 
Indifférent au théâtre, Haendel cherche moins à surprendre qu’à plaire. Il y parvient souvent, surtout en recyclant et en agençant habilement des pages principalement composées lors de son séjour en Italie (Rodrigo, Agrippina, La Resurrezione ou encore des cantates telles que Tu fedel, tu costante). La scène de sommeil du deuxième acte est une pure merveille: à la tendre plainte de Marie-Madeleine extraite de La Resurrezione (« Ferma l’ali »), habillée de nouvelles paroles (« Caro amor »), succède une autre cavatine, en do mineur, « Occhi belli », irréelle et baignant dans une atmosphère de thriller, où le musicien tire des effets prodigieux de l’orchestre (violons et violoncelle en pizzicato, clavecin noté arpeggiato per tutto). Curieusement, à cette œuvre bucolique et délicate, Haendel réserve une de ses plus colossales ouvertures, six mouvements (près de vingt-cinq minutes dans le présent enregistrement !) d’une remarquable facture et qui constituent probablement une suite indépendante écrite en d’autres circonstances.
 
Cette première intégrale d’Il Pastor Fido marque aussi les débuts au disque de La Nuova Musica. Fondé il y a moins de cinq ans par le contre-ténor David Bates, cet ensemble vocal et instrumental spécialisé dans le répertoire de la Renaissance et du baroque s’est jusqu’ici surtout produit au Royaume-Uni (Kings Place, Wigmore Hall, Aldeburgh, Spitalfields et Festival Haendel de Londres). L’orchestre accuse quelques verdeurs (les violons dans l’ouverture), péché de jeunesse, mais cette réalisation sensible et soignée inaugure en beauté sa collaboration avec Harmonia Mundi. Si Bates a la sagesse de ne pas chercher à insuffler à cette partition l’élan que la plupart du temps Haendel lui refuse, sa direction gagnerait à être plus musclée dans les rares éclats qui la rehaussent, sous peine d’émousser ces précieux contrastes (« Son come navicella »).
 
A sa décharge, le falsettiste Clint van der Linde (Silvio) manque de ressources pour affronter le brillant « Non vo’ legarmi il cor » dans lequel l’auditeur reconnaîtra aisément le matériau du « Coronato il crin d’alloro » d’Ottone (Agrippina). Par contre, dans le lamento du berger qui vient de blesser l’objet de sa flamme (« Tu nel piagarmi il seno »), les accents de cet ex boyish treble surdoué ne sont pas sans rappeler ceux d’un Paul Esswood. Ces amourettes arcadiennes ne se prêtent guère aux démonstrations de force et le rôle d’Eurilla (soprano), le seul que Haendel ait doté d’une certaine épaisseur, concentre la plupart des morceaux de bravoure que Katherine Manley sert dignement, mais sans panache. Haendel privilégie surtout le canto fiorito et le cantabile, excellant dans les airs simples et sobrement accompagnés comme l’enveloppant «  Mi lasci, mi fuggi » de Dorinda qui nous permet de découvrir le mezzo lumineux de Madeleine Shaw. L’engouement pour Lucy Crowe (Amarilli) suscite toujours notre perplexité. A ce soprano agile, mais décidément pointu et acide, nous préférons le timbre plus dense et sombre d’Anna Dennis (Mirtillo). Certes, l’instrument est moins délié et le souffle parfois court, mais il se trouve doté d’une couleur personnelle qui nous change de ces canaris à la « voix aigre et clairette comme un vin de pays », pour reprendre la formule si parlante de Balzac, qui sévissent en nombre sur le marché de la musique ancienne.
 
 
Sur Qobuz : 
Handel: Il Pastor Fido | Georg Friedrich Händel par David Bates
 
 

 

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