Vêprée à nulle autre pareille

Il vespro siciliano

Par Laurent Bury | mer 31 Octobre 2018 | Imprimer

Dans les années 1840, lorsqu’un compositeur allemand veut se lancer dans l’opéra, de quelles options dispose-t-il ? Certes, il y a bien la voie « indigène », dans la lignée de L’Enlèvement au sérail, de Fidelio ou du Freischütz, mais comment résister aux sirènes autrement sonores des écoles étrangères ? Peter Joseph von Lindpaintner (1791-1856) composa une vingtaine d’œuvres scéniques sur des livrets allemands, dont un Vampyr de quelques mois postérieur à celui de Marschner, mais son admiration pour Rossini et pour Meyerbeer le poussa très vite à produire aussi des opéras italiens dans leur vocalité et français dans leur architecture, de « grands opéras à l’allemande », en quelque sorte, à sujet historique, où les destins individuels étaient contrariés par les forces étatiques. Et douze ans avant Verdi, c’est l’épisode des Vêpres siciliennes qui inspira son librettiste Heribert Rau : le médecin Giovanni da Procida est déjà là, et c’est déjà une basse, mais à part ça, on ne trouve ici aucun des personnages imaginés par Scribe en 1855. Nous sommes aussi en mars 1282, mais nous n’avons pas simplement affaire gouverneur de Sicile (qui ne s’appelle pas ici Montfort, mais retrouve son nom historique, Guillaume l’Etendart) : c’est carrément le roi de Naples, Charles d’Anjou, qui est le méchant de l’histoire, secondé par son âme damnée, le marquis de Drouet (nom du soldat français qui aurait déclenché le soulèvement en insistant pour fouiller une noble Palermitaine). Face aux vilains français, les gentils Italiens sont représentés par le comte de Fondi, envoyé par le roi demander la main de la Sicilienne Eléonore. Par une réaction assez tristanesque, Fondi a cru plus malin de s’éprendre de la belle et de l’épouser lui-même, ce qui ne manquera pas de valoir aux conjoints de multiples mésaventures, aux termes desquelles les Français seront prestement boutés hors de l’île.

Livret copieux avec plusieurs personnages secondaires (3 heures 30 de musique) sous influence française, musique sous influence italienne – outre Rossini, on entend du Bellini, du Donizetti – mais cette impression n’est-elle pas confirmée par le choix un peu curieux du festival de Bad Wilbad, qui a décidé d’interpréter l’œuvre non pas dans sa version originale allemande, Die sizilianische Vesper, mais dans une traduction italienne élaborée par un chanteur du théâtre de cour de Stuttgart, Wilhelm Häser ? Etait-ce, paradoxalement, la meilleure solution pour respecter le style de Lindpaintner, compositeur fort estimé de ses plus éminents contemporains ? Etait-ce le moyen de confier sa musique à des interprètes plus proches des influences variées qui s’exercèrent sur lui ? Des chanteurs germanophones auraient-ils impitoyablement germanisé cet opéra ?

A la tête des Virtuosi Brunensis, l’orchestre habituel du festival Rossini in Bad Wildbad, un chef italien, Federico Longo, qui dirige avec conviction une partition qui montre sans doute plus de métier que de génie, mais qui se laisse écouter avec beaucoup de plaisir, tant elle est représentative de l’esthétique lyrique de son temps. La Camerata Bach de Poznań sert également l’œuvre avec un engagement appréciable, dans les nombreuses scènes de foule où le chœur est présent, même si l’on regrette un peu le manque de fougue des interventions conçues par Lindpaintner, assez loin des élans verdiens à la même époque. Dans la distribution brillent plusieurs noms déjà remarqués ici et là. Dans le rôle de l’héroïne, Silvia Dalla Benetta fait valoir les atouts qui lui avaient permis d’être une étonnante Marguerite de Valois dans Les Huguenots à Nice et qui fait d’elle l’une des artistes régulièrement invitées à Bad Wildbad : maîtrise de la virtuosité, ici indispensable, mais voix suffisamment corsée pour donner un vrai relief à son personnage. Deux ténors s’affrontent dans la distribution, un gentil et un méchant. Si Cesar Arrieta prêt à ce dernier un timbre qui rappelle parfois celui de Juan Diego Flórez, Danilo Formaggia possède une personnalité vocale assez différente et lorgne davantage du côté des premiers héros verdiens. Bien doté par la nature, le baryton Matija Meič n’hésite pas à rendre Charles d’Anjou aussi détestable que le veut le livret, mais on pourrait souhaiter à Dario Russo des graves un peu plus généreux pour conférer à Procida toute sa dimension. On remarque la belle prestation de la mezzo Ana Victória Pitts, rôle de page confié à une chanteuse en travesti, dans la plus pure tradition de l’opéra français.

 

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