Je vous salue, Marie Kalinine

Renaud

Par Laurent Bury | sam 01 Juin 2013 | Imprimer
 
Une tragédienne, Christophe Rousset nous en avait déjà fait connaître une, en la personne de Véronique Gens, admirable surtout dans le pudique drapé des héroïnes nobles et malheureuses. Mais voilà qu’il en révèle une tout autre, faite pour les fureurs dépoitraillées des magiciennes outragées, pour les tragédies les plus noires et les plus barbares. Avec Marie Kalinine, le fondateur des Talens Lyriques nous offre une interprète à même de ressusciter réellement tout un répertoire qui a besoin de ces emportements. D’autres parleront peut-être d’histrionisme ou d’excès, ils auront tort : grâce à la jeune mezzo française, l’Armide imaginée par Sacchini égale ses illustres homonymes nées du génie de Lully, de Haendel, de Gluck ou de Rossini. Le dieu de la musique vomit les tièdes, lui aussi, et jamais l’on ne pourra accuser Marie Kalinine de tiédeur. La chanteuse se jette à corps perdus dans une partition qu’elle contribue en grande partie à faire revivre. Quelle étoffe, quelle richesse du timbre ! Quel sens de la déclamation, quel investissement dramatique ! Cet engagement farouche la place d’emblée aux côtés des plus grandes, et c’est désormais à elle qu’il faudra faire appel pour redonner toutes ces œuvres où le jeu théâtral était essentiel ; grâce à elle, nous pourrons goûter les splendeurs de ce que ses détracteurs appelaient l’urlo francese vont revivre, et les rôles où s’illustra la Valenciennoise Rosalie Levasseur vont connaître une nouvelle jeunesse.
L’autre pilier de cette résurrection, c’est évidemment Christophe Rousset lui-même, qui nous fait croire à cette œuvre comme les contemporains de Marie-Antoinette y ont cru. Emporté par un rythme sans relâche, on suit les péripéties de cette intrigue pourtant prévisible sans que jamais l’intérêt retombe. L’orchestre des Talens lyriques sonne admirablement et l’on savoure toute la force d’écriture de Sacchini. L’air « Barbare amour, tyran des cœurs », chanté par Armide au deuxième acte, est digne de Gluck, et les chœurs sont ici très présents, dans une formule qui diffère tout à fait de la tragédie lyrique à la française, à qui les Gluckistes avaient porté un coup fatal. Aussi bien servi, Renaud apparaît bien comme un opéra qui mériterait qu’on lui redonne sa chance à la scène.
Ne nous leurrons cependant pas : si cet opéra s’appelle Renaud, c’est uniquement pour se démarquer des Armide de Lully et de Gluck écrites sur un même livret de Quinault. Le chevalier imaginé par le Tasse est loin d’avoir ici les mêmes occasions de briller que celle dont il suscite les flammes de la haine puis de l’amour. Julien Dran chante très bien, et ce n’est pas sa faute le personnage reste un peu au second plan. Hidraot se ferait presque davantage remarquer, et Jean-Sébastien Bou est admirable dans la mort du père d’Armide. Autour d’eux s’affairent toute une série de petits rôles, dont on détachera Julie Fuchs à qui revient le privilège de conclure l’œuvre, sur le très brillant « Que l’éclat de la victoire ».