La méthode Suzuki

Bach Motets

Par Hugues Schmitt | lun 10 Mai 2010 | Imprimer
Depuis le début des années 1990, Mazaaki Suzuki et son Bach Collegium Japan enregistrent Bach. Ce n’est pas moins de 180 cantates qui ont été gravées par le chef et son ensemble, et si les premiers opus semblaient un peu engoncés ou d’une diction confuse, les parutions actuelles ne souffrent plus du tout de ces défauts passés. Au contraire, Suzuki imprime à son ensemble une direction claire, aérée, souple, plus discrètement scandée que pourrait le faire son maître Koopman, moins sensuelle aussi, mais conservant l’allure régulière d’une marche sereine.
Nous avons là la totalité des motets, à l’exception peut-être de « Sei Lob und Preis mit Ehren » (BWV231), vraisemblablement apocryphe. En dépit d’une dénomination générique commune, les œuvres diffèrent grandement entre elles : de proportions, d’architecture, de style, et d’écriture très dissemblables, elles constituent un aperçu particulièrement varié et complet du Bach choral. Ces œuvres, quasiment toutes composées pour des liturgies d’obsèques, se partagent entre un ton déploratif (Komm, Jesu, komm) proche de la structure fragmentée des Passions, des trios avec basse continue inspirés du motet italien, des chorals brefs de stricte observance luthérienne (Jesu meine Freude, Weich, ihr Trauergeister) et de radieux contrepoints (Singet dem Herrn ein neues Lied, Lobet den Herrn, alle Heiden).
Mazaaki Suzuki prend l’option de ne rien souligner : le propos musical se déroule imperturbablement, les différences de tempo entre les pièces sont minimes, les nuances, en dehors des reprises en écho, sont entièrement fonctions de l’effectif qui joue ou chante. Se développe tout au long des huit motets une impassibilité majestueuse et sereine qui met les passions et les troubles à distance, les rejette comme derrière une vitre, par laquelle on en verrait la forme sans en être véritablement affecté. Mazaaki Suzuki a, avant toute chose, cultivé la lumière : orgue clair et discret, voix diaphanes et sans apprêt (surtout celle, magnifiquement lumineuse de la soprano Yukari Nonoshita), scansion aussi légère qu’aérée due à des violoncelles plein de tacts.
Cependant, paradoxe de cet enregistrement, vraisemblablement dû à la restitution SACD en multicanal, l’ensemble vocal et orchestral sonne de manière assez crue. Les pupitres sont isolés d’une manière particulièrement soulignée, les cordes aigues semblent vertes à force d’être nettes, les voix elles-mêmes pourtant sans véritable défaut, sont d’une blancheur cassante comme une porcelaine fine. L’oreille se sent coupable de récriminer tant le travail de précision dans le jeu comme dans la diction, de mesure dans l’agogique comme dans l’expression, et de légèreté dans la restitution de la prosodie comme dans la dynamique de l’archet dépasse en qualité les productions de bien des interprètes attitrés de Bach. On se prend simplement à regretter que le son ne manifeste pas davantage de patine, de teinte, d’âpreté, d’arôme plus profond, plus puissant, plus sauvage et plus long. En témoigne — la prise de son y est sûrement pour quelque chose — la prééminence injustifiable du registre aigu. Seule la voix de Damien Guillon, pourtant timide, colore parfois cet ensemble et humanise ce parfait et léger volume de verre et de métal. La première écoute émerveille, la seconde charme, la cinquième n’incommode point, la dixième est malheureusement inopérante.
 
Hugues Schmitt
 
 

 

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