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Aureliano in Palmira

Par Christophe Rizoud | mer 17 Octobre 2012 | Imprimer

Si l’on en croit Stendhal, le plus beau duetto que Rossini ait jamais écrit serait « Se la m'ami, o mia regina » au premier acte d’Aureliano in Palmira. Une raison parmi beaucoup d’autres de se pencher sur l’enregistrement par Opera Rara de ce dramma serio créé à Milan le 26 décembre 1813. Le disque jusqu’à présent avait autant que la scène boudé un opéra de jeunesse qui pâtit de sa position chronologique dans l’œuvre de Rossini, éclipsé par Tancredi, son aîné de quelques mois (6 février 1813), coincé entre deux ouvrages bouffes dont la verve n’admet pas de réplique : L’Italienne à Alger (22 mai 1813) et Il Turco in Italia (14 août 1814). Le recyclage de plusieurs numéros, dont l’ouverture, dans la partition du Barbier de Séville, a achevé de rejeter dans l’ombre la mise en musique des amours de la reine de Palmyre, Zenobia, et du prince de Perse, Arsace.

On remarquera d’ailleurs, au fil de l’écoute, les emprunts dont l’ouvrage est émaillé : la reprise des thèmes de la fameuse sinfonia introductive dans le finale de l’acte I et dans le quatuor du II, ou les similitudes entre « una voce poco fa » et la cabalette de l’aria d’Arsace, toujours au deuxième acte. A travers la typologie vocale des trois rôles principaux – Zenobia (soprano), Arsace (contralto) et Aureliano (ténor) –, on s’amusera aussi à compléter l’arbre généalogique des héros rossiniens, relier par exemple l’Arsace persan à son célèbre homonyme dans Semiramide. Le rapprochement est d’autant plus évident que Rosa Mariani, la créatrice du second, interpréta aussi le premier. Avant de tomber dans le giron des contraltos, le rôle est fameux pour avoir été écrit à l’intention de Giambattista Velluti (1780-1861) le dernier des grands castrats. Silvia Tro Santafé s’en empare ici avec le feu qui caractérise son chant. L’âpreté du timbre convient au travesti, la longueur n’est jamais prise en défaut et la virtuosité n’a pas à pâlir de la comparaison avec les primi uomini de l’âge baroque. Seule interprète de stature internationale, la chanteuse surclasse sans mal ses partenaires au sein d’une distribution qui, si elle est honorable, n’atteint jamais la démesure nécessaire au genre.
 
Prenons Zenobia. Il ne le faudrait pas – et il est vivement déconseillé de le faire – mais en découvrant le portrait vocal de la reine de Palmyre, on se prend à rêver des coups de crayon avec lesquels Maria Callas en aurait passionnément tracé la silhouette superbe. Deux duos extatiques où soprano et contralto s’enlacent tendrement, un grand air tripartite avec pertichini et cabalette aux traits vengeurs : pas de doute, nous sommes là en présence d’une de ces altesses du bel canto que La Divine consacra. Richard Osborne, dans le livret d’accompagnement du coffret, luxueusement illustré et documenté comme toujours chez Opera Rara, remarque que la colorature est l’arme de la souveraine et que son chant s’adoucit dès qu’elle se trouve confrontée à son amant. Ni la fureur, ni la douceur n’appartiennent au vocabulaire de Catriona Smith. La chanteuse écossaise, d'une voix sèche, se contente de respecter scrupuleusement les notes. Saluons déjà la performance compte tenu de la difficulté de l’écriture.

Prenons Aureliano. Ce n’est pas plus raisonnable mais comment ne pas songer à l’appétit féroce avec lequel Chris Merrit, ou aujourd’hui Michael Spyres, aurait croqué l’empereur romain. A l’égal de la soprano, Kenneth Tarver suit consciencieusement le tracé de la partition. Le grave se dérobe, l’aigu n’estomaque pas, comme souvent chez le ténor rossinien, la matière même du chant est chétive mais la composition honnête. Là aussi, rien de disqualifiant, on apprécie l’effort, mais rien non plus d’enthousiasmant.

Idem du côté des seconds rôles. Aucun ne sait vraiment saisir les quelques perches que leur tend Rossini, qu’il s‘agisse de la Publia revêche d’Ezgi Kutu ou du Gran Sacerdote d’Andrew Foster-Williams, pris en flagrant délit de manque d’autorité, un comble pour un ministre de l'église.

Dirigé par Maurizio Benini d’une main plus précise qu’inspirée, Aureliano in Palmira renait donc sans parvenir à contredire le jugement de la postérité. Les interprètes n’en sont pas les seuls responsables. L’œuvre elle-même souffre d’un livret dont l’indigence dramatique n’a pas dû stimuler la créativité de Rossini (durant deux actes, on y voit l’empereur de Rome balancer entre amour et jalousie sans que le moindre événement ne vienne renouveler le propos ou relancer l’intrigue). Voilà qui ne gonflera vraisemblablement pas le rang des admirateurs du Cygne de Pesaro mais qui, faute de mieux*, se pose désormais en référence.

 

* Quatre enregistrements, au moins d'Aureliano in Palmira existent en vinyl ou en CD :
  • Zani Giacomo - Teatro dell'Opera Giacosa di Genova, 1980 (enregistrement live), ANNA
  • Zani Giacomo - Opera Giocosa di Genova, 1981 (enregistrement studio), Sarx
  • Zani Giacomo - Teatro Giglio di Lucca, 1991 (enregistrement live), Nuova Era
  • Corti Francesco – Bad Wilbad, I Virtuosi di Praga, 1996 (enregistrement live établi à partir de plusieurs représentations), Bongiovanni

 

 

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