L'âme du ténor

Di Stefano, complete radio recordings

Par Sylvain Fort | jeu 16 Octobre 2008 | Imprimer
Avec le temps - et la disparition de tout ce que le monde porta de grands ténors (par mort naturelle ou suicide vocal) -, l’art de Giuseppe Di Stefano, tant aimé mais aussi tant contesté de son vivant, nous est chaque jour plus précieux.
 
Cette publication propose l’intégralité des concerts donnés à la RAI pendant les plus belles années du ténor sicilien.
 
Le concert du 29 novembre 1954 était déjà connu, et a été repris partiellement en complément de la captation de Tosca récemment chroniquée dans ces colonnes.
 
Les extraits de Bohème et Manon Lescaut avec Tebaldi, le rayonnant « Firenze è come un’ albero fiorito », sont de purs régals assez documentés par ailleurs. La Tebaldi et Di Stefano y montrent une décence loin de tout expressionnisme outré, une flexibilité vocale au service de l’accent vrai.
 
S’ajoutent ici les interventions avec Giuseppe Taddei dans La Bohème, Il Tabarro, Gianni Schicchi, La Fanciulla. Notables interventions, avouons-le, confirmant le statut de Taddei comme un des tout premiers barytons de l’après-guerre. Trop souvent on a voulu le confiner, - physique plein de rondeurs oblige -, aux rôles bouffe et aux emplois de caractère, alors qu’il était capable des incarnations les plus inquiétantes. Il savait parfaitement mettre en valeur ce que sa voix, derrière un grain tendre et une émission pleine de moelleux, pouvait avoir de nuances cruelles ou quasi-névrotiques – son Michele du Tabarro a les mâchoires serrées de la brute.
 
Nous héritons aussi d’« Un bel di » par la Tebaldi, ce soir-là en forme rayonnante. Inutile de dire qu’elle est dans son emploi, tout de clair-obscur et de galbe. Ajoutons à cela un art des sons filés, induisant un subtilissime rubato, et offrant des effets de murmure inouïs. Qu’il faut de plénitude vocale, de maîtrise et d’audace pour oser cette dynamique ! L’hédonisme coupable dans lequel Madame Tebaldi semble nous enfermer n’est ici que la contrepartie d’une pure effusion d’affect – du reste, ce n’est pas la perfection formelle qui est ici cherchée (aigu final un peu bas, et trémulant) mais une sorte d’authenticité émotionnelle.
 
De Di Stefano, outre le Rodolfo de rêve, nous récupérons ici un « Non piangere Liù » d’un sérieux presque austère n’étaient des ports de voix à damner tous les saints de la Sicile.
 
On est frappé par la ressemblance du matériau vocal du ténor avec celle de ses deux complices : une même lumière, une même franchise, une même italianité rayonnante, des pailles techniques propres à nourrir les critiques des esprits chagrins, et une même impression que Puccini a écrit exactement pour ces voix-là, et non pour des ténors sombrés, des sopranos triple gras ou des barytons aux pieds de plomb.
 
Le concert de Turin le 8 décembre 1952, dirigé par De Fabritiis, a été plus chichement publié, et nous offre des nouveautés. Programme étrange où coexistent La Favorite, Turandot, Martha et La Gioconda. Dans le « Cielo e Mar », la longueur du souffle, la splendeur de la diction italienne (seul Pavarotti sans doute l’eut en partage), mais plus encore une sorte d’urgence ardente (les « vieni »), l’épanouissement viril de l’aigu, le bonheur enfin de chanter sont d’un Rosvaenge italien.
 
C’est De Fabritiis encore qui dirige le 9 novembre 1953 à Turin. André Chénier (« Come un bel di ») est fiévreux. Mais Don Alvaro de la Forza sollicite l’extrême des moyens. Point en ambitus ni en expression, mais en poids et en slancio : l’interprétation n’est pas dépourvue de tensions. Les Puritains le trouvent, au contraire, en presque trop grande voix. Nous nous sommes accoutumé à un bel canto bellinien moins généreux, plus châtié, héritier du Rossini sérieux plus que précurseur du premier Verdi. La chaleur vocale du ténor reste cependant préférable aux voix de coquelet qu’on a pu y entendre trop souvent.
 
Le dernier concert est celui que dirige Nino Sanzogno à Milan le 26 novembre 1956. Riccardo du Bal Masqué correspond alors exactement aux moyens de Di Stefano. « Ma e m’è forza perderti » est une leçon de ligne verdienne, avec ce léger sanglot dans la voix, sans vérisme aucun, et ce sfumato de timbre qui ne fut qu’à lui – équivalent parfait du demi-caractère français. André Chénier (« Un di all’ azzurro spazio », plus tendu que le « Come un bel di di maggio ») convainc moins par l’adéquation des moyens que par l’engagement et un cantabile à fondre. Plus anecdotique mais non moins formidable « Io conosco un giardino », et une conclusion obligée avec un « Nessun dorma » d’une clarté, d’une douceur, pénétrantes.
 
Ce chant de l’âme, nous n’avons pas fini de le chérir.
 
 
 
Sylvain FORT
   
 

 

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