Le printemps de Sommer

Lieder avec orchestre

Par Laurent Bury | ven 20 Juillet 2012 | Imprimer
 
Les lieder de Hans Sommer comptaient parmi les (nombreuses) découvertes permises par le récital Goethe Lieder de Marlis Petersen. Le présent disque vient confirmer cette excellente impression, et prouve surtout que Sommer (1837-1922) n’a rien d’un petit maître anecdotique. Directeur du Collegium Carolinum de Brunswick, il se fit connaître dans les milieux scientifiques par ses recherches sur les objectifs photographiques, appliquées dans l’entreprise de son beau-père, fabricant d’appareils photo. Mais il fut aussi musicologue, organisateur de concerts et, à partir de 1884, compositeur à plein temps. On lui doit un dizaine d’opéras écrits entre 1865 et 1912, de la musique pour orchestre, pour chœur, et surtout beaucoup de lieder. Deux cycles sont ici donnés dans leur intégralité, et l’on reste ébloui tant par l’invention mélodique que par la virtuosité d’orchestrateur d’un compositeur hélas quasi inconnu. Au lieu de réenregistrer sempiternellement les mêmes lieder de Mahler, les jeunes chanteurs seraient bien inspirés d’aller voir de ce côté-là. En 2008, chez Sony, la mezzo grecque Stella Doufexis en avait eu l’excellente idée pour un récital entièrement consacré à Sommer, dont le programme ne recoupe que très partiellement celui-ci.
 
Evitant le piège du CD monographique qui confronte l’auditeur à une seule voix accompagnée au piano, épreuve dont ne sortent victorieux que les plus grands, compositeurs et interprètes confondus, la firme suisse Tudor a judicieusement choisi d’enregistrer des lieder avec orchestre, et de faire appel à deux chanteurs. Remarquée l’an dernier pour son disque consacré aux mélodies de Liszt, l’encore jeune Elisabeth Kulman est une mezzo qui fait parler d’elle, peut-être plus dans les salles de concert que sur les scènes lyriques. A l’inverse, le moins jeune baryton danois Bo Skovhus a beaucoup écumé les opéras du monde entier et n’en est plus à son début de carrière. Leurs talents sont ici réunis, ou plutôt juxtaposés puisqu’ils ne chantent jamais en duo, mais se partagent les lieder inspirés par Goethe (quatre pour elle, neuf pour lui). De manière assez logique, Odysseus est confié à monsieur, puisque c’est Ulysse en personne qui est censé parler, les Sapphos Gesänge à madame, puisque c’est la poétesse qui s’exprime, non dans ses propres vers, mais dans ceux que publia en 1880 la reine de Roumanie sous le pseudonyme de « Carmen Sylva ».
 
Plus que de lieder, c’est presque de fragments d’opéra qu’il faudrait ici parler, tant Sommer compose indépendamment de la forme strophique, donnant libre cours aux émotions des personnages, dont il place les mots dans un somptueux écrin orchestral. En Sappho, Elisabeth Kulman déploie une ampleur wagnérienne, qui annonce la Fricka qu’elle sera en 2013 à Munich et à Genève ; en Mignon, à l’inverse, elle oublie toute intonation trop appuyée et sait se faire petite souris. Dans un cas comme dans l’autre, on admire la qualité de sa diction, et pour « Ach neige, Du Schmerzenreiche », elle rejoint en douceur Marlis Petersen. Le « Wanderers Nachtlied », qu’on entendait sur le récital de cette dernière, est ici confié à Bo Skovhus. La voix n’est plus à son zénith, le grave notamment s’est beaucoup assourdi, mais quel art du théâtre, quelle science de l’incarnation ! Voilà un disque qu’on écoutera et réécoutera pour en découvrir et en admirer les subtilités, et qui donne décidément envie d’entendre (et de voir) bien d’autres œuvres de Hans Sommer.
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