Leoš et Nikolaï, oui ; Piotr Ilyitch, non

Le Voïévode

Par Laurent Bury | ven 24 Août 2012 | Imprimer
 
Le théâtre d’Alexandre Ostrovski a inspiré de grands opéras, mais pas à tous les compositeurs. Plus d’un demi-siècle après sa création, la pièce L’Orage (1859) suggéra à Janáček l’un de ses chefs d’œuvre, Katia Kabanova ; en 1864, Tchaïkovski avait composé pour ce drame une « Ouverture » qui ne fut jamais jouée de son vivant. De La Fille des neiges, Rimski-Korsakov avait tiré sa Snegourotchka (1882) ; Tchaïkovski avait composé une musique de scène qui fut interprétée en 1873, à la création de la pièce.Le dramaturge russe n’avait en revanche pas eu la main heureuse lorsqu’il avait voulu se faire librettiste : de sa comédie Un rêve sur la Volga, scènes de la vie populaire au XVIIe siècle, il eut l’idée faire un opéra, qu’il proposa en 1867 au jeune Piotr Ilyitch. Pour cause de désaccords, leur collaboration cessa alors qu’Ostrovski n’avait écrit que le premier acte et le premier tableau du deuxième. Le compositeur termina lui-même le livret, la création de l’œuvre eut lieu en 1869 et fut très bien accueillie par le public comme par la critique.
 
Dans une lettre de 1879 à Madame Von Meck, Tchaïkovski expliquait pourquoi il avait détruit la partition de son tout premier opéra, qui ne connut que cinq représentations : sujet inadapté au théâtre, musique insuffisamment dramatique. En 1953, le régime soviétique, sans doute soucieux de défendre les gloires nationales, demanda au musicologue Pavel Lamm de reconstituer la partition à partir de ce qui avait survécu : les passages orchestraux intacts, les fragments réutilisés dans L’Opritchnik (troisième opéra du compositeur, qui lui inspirait une honte équivalente), Le Lac des cygnes et l’Ouverture 1812, et les manuscrits disponibles. Une version concurrente avait déjà été établie pour le théâtre Maly de Leningrad, mais celle-ci semble bien être la seule à avoir connu les honneurs de l’enregistrement.
 
Dans les années 1980, le Bolchoï comptait encore quelques grandes voix, comme celle de Vladimir Matorine, un grand Boris, aujourd’hui plutôt Varlaam. C’est à lui qu’échoit le rôle-titre, celui du gouverneur de province ou « voïévode », le méchant de l’histoire qui, après avoir contrecarré les amours de la soprano et du ténor, est finalement dégradé et châtié par le peuple (d’où sans doute l’intérêt du régime soviétique pour cet opéra). Il n’a pourtant qu’assez peu à chanter, la partition privilégiant le couple d’amoureux (soprano/ténor) et un couple parallèle (mezzo/baryton). Le ténor Anatolii Michtchevski, qui participa à divers enregistrements d’opéras russes entre 1964 et 1983, offre un voix suave, mais l’héroïne, Maria Vlassievna, est confiée à une voix désagréablement  trémulante et stridente, Galina Kouznetsova semblant incapable d’émettre une note piano dès qu’elle s’approche du haut de la portée. La mezzo Ioulia Abakoumovskaïa chante infiniment mieux, et l’excellent baryton Oleg Klionov complète ce quatuor hélas gâté par sa soprano. Il faudra sans doute encore longtemps se contenter de cette version, à moins que ne soit commercialisé le concert enregistré en avril à Moscou et diffusé début juin sur France-Musique, ou qu’un théâtre russe se décide à donner une chance à l’œuvre sur scène, avec un DVD à la clef.
 
 
 
 

 

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