Où sont les hommes ?

Les orphelines de Venise

Par Christophe Rizoud | mer 13 Juillet 2016 | Imprimer

Il est loin le temps où le répertoire baroque était un territoire vierge, inconnu, énigmatique. Aujourd’hui cependant, si bon nombre de partitions, encore oubliées il y a une cinquantaine d’années, nous sont désormais familières, si des décennies de recherche minutieuse ont désormais élargi notre connaissance de l’interprétation de la musique ancienne, des zones d’ombre subsistent, contraignant musicologues et musiciens à échafauder puis expérimenter différentes hypothèses pour pallier nos incertitudes.

On sait par exemple que le Gloria en ré majeur RV589 a été créé à Venise vers 1713 par une quarantaine de jeunes filles de l’Ospedale delle Pieta, institution destinée à accueillir orphelines et autres enfants déshéritées auxquelles on enseignait notamment la musique. Pourquoi Vivaldi aurait-il composé à l’intention de ces jeunes filles une partition pour chœur mixte ? Parce que la version initiale, pour voix de femmes, aurait été perdue ? Tel n’est pas l’avis de Geoffroy Jourdain. Selon lui, l’écriture mixte était préférée car elle favorisait la diffusion des œuvres en Europe, il était ensuite d’usage de les adapter en fonction des moyens dont on disposait. La découverte de deux versions d'un Miserere de Johann Adolph Hasse – pour voix égales et pour voix mixtes – le conforte dans ses convictions. Ce postulat admis, le fondateur des Cris de Paris peut procéder à la transcription d’un certain nombre de partitions destinées aux pensionnaires des Ospedali. Ainsi est né le projet des « Orphelines de Venise », présenté et enregistré en direct à Ambronay en 2015 puis édité en CD.

Tout cela est passionnant mais stimule, à vrai dire, davantage l’intellect que les sens. Non que l’interprétation souffre de défauts majeurs. Au contraire, elle se présente vive, sincère, spontanée. Mais la couleur vocale uniforme porte préjudice à une œuvre que l’on est en droit de préférer dans sa version coutumière et la prise de son, flottante, nuit au relief de pages volontairement contrastées où l’écriture, influencée par l’opéra, alterne rythmes, couleurs, tonalités majeures et mineures. Ce sont ces oppositions, permanentes au sein d’une partition qui reste paradoxalement d’une grande unité, que l’on voudrait plus marquées.

Outre deux pièces instrumentales – une courte Sinfonia al Santo Sepolcro et un Concerto Madrigalesco guère plus long –, Kyrie, Credo et Magnificat ne se contentent pas de donner à l’ensemble la façon d’une messe entière ; ils structurent le programme autour d’un thème formé par les treize premières mesures du Kyrie dont la succession harmonique est également présente dans les autres pièces. Défaut d’inspiration de la part d’un compositeur ayant tendance à abuser des mêmes procédés ? Non, idée musicale fixe sur laquelle s’appuie Geoffroy Jourdain pour justifier sa proposition « fictive, authentiquement imaginaire, trompeuse comme l’est l’art baroque flamboyant ». Savant. Trop peut-être.

 

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