Pour réparer une injustice

Manon

Par Laurent Bury | mer 31 Août 2016 | Imprimer

En avril 1955, EMI fit enregistrer à Victoria de Los Angeles une intégrale de Manon. Passons sur le fait qu’aucune chanteuse française n’ait alors été jugée digne de cet honneur pour nous focaliser uniquement sur son Des Grieux : n’y avait-il vraiment personne d’autre qu’Henri Legay pour donner la réplique à la soprano espagnole ? Nicolaï Gedda était peut-être pris ailleurs, mais il y avait un jeune ténor français qui allait, l’année suivante, enregistrer des extraits de Manon avec pour partenaire Renée Doria, et qui aurait sans doute été de taille à relever le défi : hélas, par une injustice criante, personne ne songea à Alain Vanzo, qui fut sans doute l’un des plus beaux Des Grieux de cette deuxième moitié du XXe siècle, comme il reste le meilleur Gérald jamais entendu dans Lakmé. Et comme jamais le studio ne rattrapa cette cruelle omission, il faut se consoler avec des lives : en 1968, au Liceu, Vanzo retrouvait Des Grieux avec Montserrat Caballé, puis en 1969 à Mexico, avec Beverly Sills (version amputée de tout le Cours-la-Reine), mais l’entourage hispanophone ne brille pas toujours par son idiomaticité. D’où l’intérêt supérieur de la présente version, captée (sans doute avec un petit magnétophone posé sur les genoux d’un auditeur) quelques années auparavant à l’Opéra de Monte-Carlo : distribution presque exclusivement francophone, direction assurée par Jésus Etcheverry, qui connaissait le répertoire français comme sa poche et avait également dirigé les extraits enregistrés en 1956, version bien plus proche de l’intégrale que beaucoup d’autres (bien sûr, le final du premier acte est coupé, ainsi que les couplets de Guillot à l’hôtel de Transylvanie, mais on entend tout le ballet ; manque bizarrement le chœur d’entrée du Cours-la-Reine, « Voyez, mules à fleurettes »).

Atout majeur, enfin, la présence dans le rôle-titre d’une interprète qui, pour avoir surtout chanté l’opéra italien, n’en constitue pas moins une très bonne surprise. Anna Moffo avait alors trente ans, le rôle de Manon n’outrepassait pas ses capacités – elle en enregistra à la même époque de larges extraits avec Giuseppe di Stefano –, et l’on imagine que scéniquement, le personnage devait aller comme un gant à cette artiste dont le rapide succès planétaire reposa en partie sur d’incontestables appas. Le français est acceptable malgré quelques coquetteries un peu exotiques (Moffo chantait aussi le rôle en italien, à l’époque), et en tout cas le personnage existe incontestablement, animé d’une vie parfois stupéfiante : un peu trop mûre au premier acte, cette Manon-là se révèle vite une redoutable croqueuse d’hommes, avec des accents de tigresse assoiffée de sang, là où Los Angeles restait « gentille » même à Saint-Sulpice : confronté à cette mante religieuse, Alain Vanzo devient à son tour plus passionné des chevaliers sans rien perdre de son style impeccable ni de son sens des nuances. Tchèque de naissance mais naturalisé français, créateur du Lear de Reimann à Garnier en 1982, Peter Gottlieb est un excellent Lescaut, comédien accompli, à la diction irréprochable. Adrien Legros prête à Des Grieux père une voix bien timbrée, presque trop puissante (ce comte-là n’a rien d’un vieillard sénile). Michel Hamel est un Guillot jeune, qui chante vraiment son rôle, et avec distinction, ce qui n’est pas si courant.

Le seul bémol, mais il est de taille, concerne la qualité sonore : les premières plages du premier disque et les dernières du deuxième sont franchement pénibles, et le défilement de la bande donne souvent l’impression d’entendre transvaser des littres d’essence d’un jerrycan à un autre, mais il faut passer outre pour savourer cette fort intéressante version de Manon. On s’en souviendra en allant écouter en septembre Patricia Petibon à Genève, ou un jour à Paris.

 

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