Mariage à l’italienne

Le Carnaval de Venise

Par Laurent Bury | lun 07 Novembre 2011 | Imprimer
 
Deuxième œuvre lyrique de Campra après L’Europe galante (le concert donné en 2005 à Ambronay par William Christie est accessible sur Youtube), ce Carnaval de Venise fut aussi l’une des premières à être remontées au XXe siècle : en juillet 1975, le Festival d’Aix faisait l’événement avec la recréation de cette œuvre d’un enfant du pays. Sous la direction fort peu baroqueuse de Michel Plasson, dans une mise en scène de Jorge Lavelli, la distribution réunissait Christiane Eda-Pierre, Martine Dupuy et Roger Soyer, Bernard Lefort avait mis le paquet. Le spectacle avait même été diffusé en prime time sur TF1 : O tempora… Mais ne nous plaignons pas, puisque Glossa a également mis le paquet, comme d’habitude, avec ce livre-disque où l’enregistrement est complété par plusieurs textes de musicologues et gravures d’époque.
Dans cette opéra-ballet où Campra rend hommage à la commedia dell’arte (et surtout à la musique italienne), l’action, située dans le monde moderne, multiplie les quiproquos et réunit des personnages « vulgaires », c’est-à-dire ni divins ni surhumains, mais avec les mêmes affects que dans une tragédie lyrique, et traités dans le même style : telle Hermione face à Oreste venant de tuer Pyrrhus, Léonore finit par chasser avec horreur celui à qui elle avait elle-même demandé d’occire un amant infidèle. Le thème festif permet d’entrelacer à ces moments sérieux des divertissements dansés et chantés, en français ou en italien, et l’opéra se termine par un double divertissement : d’abord la fable d’Orphée (retour de la tragédie lyrique refoulée ?), puis le Bal du Carnaval. Dans le ballet des nations, Eurydice réapparaît, montée sur un char traîné notamment par des « masques chinois » …
Avant d’être un magnifique Plutone dans l’Orfeo du dernier acte, Luigi De Donato, jeune basse aux graves caverneux, tient d’abord le rôle de « l’Ordonnateur du spectacle » puisque le Prologue pré-pirandellien nous montre un metteur en scène dont les efforts sont interrompus par Minerve en personne. Dans un français remarquable, il conclut l’opéra en interprétant le Carnaval en personne. Blandine Staskiewicz est à ses côtés une superbe Minerve, et une bien belle Fortune au cours du divertissement du deuxième acte, mais son « Ombre heureuse » paraît curieusement nasale, comme si le passage à l’italien modifiait soudain la couleur de sa voix. Sarah Tynan n’a que très peu de choses à chanter, mais elle les chante fort bien. On se réjouit de tenir en Mathias Vidal un nouveau venu dans la cohorte des chanteurs français susceptibles de tenir les rôles de haute-contre dans la musique des XVIIe et XVIIIe siècles. Des deux galants à la voix de baryton, Alain Buet est un Léandre un peu mûr ; plus juvénile, Andrew Foster-Williams montre à peine moins de verve. Malgré le sujet « comique » de l’œuvre, une superbe déploration, « Mes yeux, fermez-vous à jamais » (interprété par Véronique Gens dans son premier disque Tragédiennes) échoit à une Salomé Haller pleine d’une élégance altière. Hervé Niquet avait déjà confié à Marina De Liso deux rôles dans les cantates composées par Saint-Saëns pour le Prix de Rome (voir notre recension). En un an, la mezzo italienne a accompli un travail spectaculaire en matière de prononciation du français : tout n’est peut-être pas encore parfait, mais les défauts les plus frappants ont été corrigés et sa présence ici n’a rien d’incongru. Quant à l’orchestre du Concert Spirituel, il joue le jeu à fond, avec instruments exotiques et percussions variées, comme pour mieux souligner le contraste entre les passages sérieux et les nombreux divertissements qui parsèment cet opéra-ballet au double visage, mi-déclamé, mi-vocalisant, mi-français, mi-italien.

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