Merde au glamour

récital

Par Laurent Bury | lun 30 Juillet 2012 | Imprimer
 
A l’heure où le marketing à tout va oblige la moindre soprano à se transformer en poupée Barbie pour se vendre sur papier glacé, il est encore des artistes qui semblent pouvoir s’offrir le luxe de résister aux diktats du culte de l’apparence, et Christian Gerhaher est de ceux-là. De même que son chant semble en toutes circonstances d’un naturel absolu, la pochette de son nouveau disque semble le prendre au réveil, le visage mangé de barbe, sans le moindre apprêt, vous regardant droit dans les yeux. Et le programme de ce récital refuse lui aussi toute concession aux séductions faciles. Résolument viennois, il combine audacieusement les deux écoles de Vienne, la première (Beethoven et Haydn) et la seconde (Berg et Schönberg). Quel que soit le style de musique, le baryton chante comme il parle, mais en l’occurrence, less is more.
C’est sur des textes méditatifs que Haydn conçut les trois lieder figurant sur ce disque, pour exprimer « la douleur d’être humain » ou l’insignifiance de notre existence, mais sur des mélodies si simples qu’on pourrait les entendre comme de simples chansonnettes, sans prêter attention à la mélancolie qu’elles reflètent. Ce style n’appelle évidemment aucune grandiloquence chez le chanteur. Le cycle de Beethoven An die Ferne Geliebte est ici un modèle d’émotion retenue, une confession pleine de pudeur qui touche bien davantage que tous les cris tourmentés. Se fiant à l’expressivité de la musique et à celle de son timbre, Gerhaher n’en « rajoute » jamais. Si « Adelaide » annonce l’air de Florestan, le baryton ne se prend pas pour autant pour un ténor héroïque.
Le fascinant Livre des jardins suspendus est arraché à tout expressionnisme : chuchoté, quasi parlé, le cycle publié par Schönberg en 1909 acquiert ici une immédiateté qui en rend le climat délétère à la fois proche et dérangeant. Aucune préciosité, mais une diction frappée du sceau de l’évidence, avec de rares éclats, quand la voix s’envole dans l’aigu, prenant quasiment des couleurs de ténor, s’autorisant même le risque de détimbrer ou d’émettre une note en falsetto. Composés sur les poèmes symbolistes de Stefan George (1895), ces « Semiramis-Lieder » se composent de quinze numéros, généralement assez brefs (une minute trente en moyenne, avec une exception pour le dernier, qui atteint presque quatre minutes et demie). Les textes de carte postale mis en musique par Berg (1912) sont parfois un peu plus tortueux, mais Christian Gerhaher les interprète avec la même franchise que le reste du programme, par-dessus les cascades de notes qu’égrène Gerold Huber, pianiste inspiré, aussi subtil dans le minimalisme schönbergien que dans les contours chantournés de Berg, dans l’expérimentation beethovénienne que dans les formules plus stéréotypées d’un Haydn.
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