La diva et le potache

Mozart, The Weber sisters

Par Yvan Beuvard | lun 23 Novembre 2015 | Imprimer

Sabine Devieilhe et Raphaël Pichon signent ici un enregistrement promis à un beau succès commercial. Le programme est varié, plaisant, séduisant à plus d’un titre : en constituent le fil conducteur trois des quatre filles Weber – Aloysia, Josepha et Costanza – dont s'éprendra successivement Mozart.

Concocté et commenté par Raphaël Pichon, qui accompagne et dirige, celui-ci comporte des joyaux, mais aussi de surprenantes scories arrangées (« réalisées » écrit la notice), parfois masquées. Commençons par ce qui fâche : un déconcertant « Ah ! vous dirais-je maman », pour voix et piano-forte, puis orchestre, dans l’esprit du pastiche, exposé a cappella, puis varié, avec un maniérisme qui sied mal à la fraîche et naïve mélodie (la référence au K 446 ou 416d, donnée par la notice, est dépourvue de fondement). De la même manière, nous n’avons trouvé que 8 malheureuses mesures d'un adagio de la pantomime Pantalon und Colombine (dans le n°7), développées, harmonisées et orchestrées avec la mention « reconstitution : Vincent Manac'h ». Le solfeggio n°2, écrit « per la mia cara Costanza », habillé comme une sonate d’église, pourquoi pas ? C’est bien fait et l'exercice est chanté avec goût  Deux collages nous laissent plus particulièrement perplexe. Au célèbre « Der Hölle Rache » chanté par la Reine de la Nuit, l'enregistrement fait succéder, immédiatement, le n°5 de Thamos, dans la même tonalité, tant et si bien que l'auditeur non averti pourrait croire qu'il s'agit de la même oeuvre. Plus gros, voire énorme, sans que la notice en mentionne l'existence, à l'Et incarnatus est de la Messe en ut mineur – dernière plage du CD – est accoléLeck mich am Arsch [Lèche-moi le cul], K 231 (382c) estimable petit canon à six voix, chargé d’humour, grossier comme il se doit, à usage domestique, transformé, amplifié, orchestré en une sorte de nouvel air de concert. Sans sombrer dans la pudibonderie, n’y avait-il pas un autre endroit pour placer cette plaisanterie de potache ? La provocation semble manifeste.

A aucun moment l’orchestre n’est en cause, avec des bois d’une rare saveur, pas davantage que la voix de Sabine Devieilhe, d’une aisance et d’une conduite exemplaires, avec des aigus superlatifs. L’ariette  « Dans un bois solitaire et sombre », sorte d' opéra-miniature, est chantée avec une qualité vocale et expressive rare. Au coeur de l'enregistrement nous découvrons les airs de concert, qui n'appellent que des éloges. « Alcandro lo confesso », profondément émouvant, d'une grande élégance, le « Vorrei spiegarvi, oh Dio », d'une admirable poésie sonore, intensément vécu, avec de très beaux moments, ses aigus pianissimi en particulier. Une aisance, un culot hors du commun pour « Popoli di Tessaglia », lyrique à souhait, avec les arabesques du hautbois. Le beau lied « Nehmt meinen Dank », chambriste, dépourvu de clinquant, juste de ton, sincère, troublant, Schon lacht der holde Frühling, K 580, air de substitution pour le Barbier de Séville de Paisiello, avec sa superbe clarinette, nous ravissent. L’air de la Reine de la Nuit, après un accord initial surprenant, improvisé par l’orchestre, est pris à un train d’enfer (vraiment allegro assai), parfois précipité, avec d'infimes décalages dans le « Meine Tochter nimmermehr » , très virtuose et démonstratif, une performance pyrotechnique qui nous épate mais ne nous émeut guère. L’Et incarnatus est de la messe en ut mineur est admirable, tant par son art consommé du chant – vocalises fraîches, évidentes, avec un soutien exemplaire de la ligne – que par l'orchestre. La cadence avec les bois a-t-elle été jamais si bien chantée et jouée ? Cet orchestre, tour à tour ardent, bouillonnant ou empreint de poésie, se révèle un merveilleux accompagnateur. Des oeuvres purement instrumentales, retenons l’ouverture des Petits riens, dans l’esprit de la turquerie, bien enlevée, le n° 5 de Thamos,  et la marche des prêtres de la Flûte enchantée : d’un modelé rare, sereine, allante et souple, avec ce qu’il faut de liberté, des bois superbes et jouant comme il se doit le premier rôle.

 

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