O quam tristis...

Stabat Mater, Salve Regina

Par Hugues Schmitt | ven 28 Août 2009 | Imprimer
Brilliant classics est label admirable lorsqu’il constitue ses grandes sommes, et s’il arrive de déplorer parfois, au milieu de telle ou telle intégrale, certaine interprétation de qualité inégale, l’on se rassure en tenant compte de l’intérêt et de la viabilité économique de la bourriche tout entière. Mais Brilliant classics est inexcusable lorsqu’il nous présente ses fonds de tiroir non plus en gros mais au détail. C’est malheureusement le cas de cette gravure du Stabat Mater et du Salve Regina de Pergolese, dont la présentation est aussi chiche (huit misérables pages de livret dont deux de publicité) que malpropre (feuillets du livret agrafés à l’envers).
Il y a peu à dire : les deux œuvres sont aussi sublimes que célèbres. Qui ne connaît pas les entrées alternées de la première strophe du Stabat, ces intervalles de secondes tuilés qui se résolvent in extremis en tierces, où les voix de la soprane et du contre-ténor émergent alternativement l’une au-dessus de l’autre, et où les frottements harmoniques sont autant de sensuelles caresses ? Qui ne connaît pas l’exaltation joyeuse du « Fac ut ardeat » lorsqu’à la déploration de la mort succède la foi dans la résurrection ? Le Stabat Mater et le Salve Regina sont le Requiem de Pergolèse : il a vingt six ans, se sait condamné, et dans une inspiration d’une incroyable juvénilité, consacre, comme le fera Mozart soixante ans plus tard, les derniers restes de ses forces exténuées à construire ces deux étonnants assemblages de passion, de joie, de douleur, de recueillement, d’énergie et d’espérance, concentrés de forces antagonistes où se résument tout le drame et toute la beauté de cette mors immatura, de ce trépas avant d’avoir vécu.
Alors même que Timothy Brown a manifestement l’intention de reconstituer une vérité historique ou esthétique supposée (historically informed recording comme disent les Anglais), le résultat s’approche manifestement, à l’écoute, du contresens. Timothy Brown prend le parti de la petite formation, telle qu’elle apparaît sur le manuscrit, choix louable (encore que les formations orchestrales soient dans une certaine mesure extensibles au XVIIIe siècle), mais ce petit ensemble sonne grêle et efflanqué. Il allie sans cohérence deux violons, un alto, et un violoncelle modernes (parfois franchement faux, dans le « Quando corpus » du Stabat par exemple) à un violone baroque et à un petit positif de campagne qui est une sympathique fiction baroqueuse sans grande réalité historique dans ce répertoire. Le jeu de cordes évacue tout vibrato romantisant et laisse sonner, à la manière néo-baroque, les coups d’archet, quitte à donner au « Quae moerebat et dolebat » un tour parfaitement sautillant et guilleret. Les accents, qui sont, sur la partition (notamment dans le « Cujus animam gementem »), des indications de phrasé, d’intention, sont martelés sans grâce. La prise de son a la tendresse d’un scalpel (ou plutôt, restons baroque, d’une lancette) et rend cordes et voix métalliques et glaciales, comme jetées dans la lumière crue d’une chambre de dissection.
Quant aux tempi, ils courent la poste, selon le préjugé communément admis que l’ennui est la pire des calamités et que sous le chaste voile de la liturgie se cache toujours au moins un galant menuet, sinon une tarentelle endiablée, qu’il faut exhiber à tout crin. On cherchera vainement l’atmosphère étrange des processions napolitaines, si proches d’une atmosphère espagnole, de la Madonna addolorata, ni l’allure lente et régulière d’un porteur de châsse. Enfin ni la gestion des tempi ni la diction des stances latines, ne paraissent déduites de la structure musicale et mélodique des œuvres : on ne perçoit pas, par exemple, dans le Stabat, la grande construction en diptyque, les six premières pièces constituant une déploration, et les six dernières une imploration. Ainsi, les différentes pièces, pourtant si caractérisées par Pergolèse, semblent avoir été uniformisées sous l’épais crépi d’une vulgate baroqueuse qui fait primer une conception facile de l’énergie sur la lecture et la diction fines de deux des plus belles prières qui fussent jamais.
Si la voix chaude de Lawrence Zazzo nous procure les plus beaux moments du Stabat, notamment un « Fac ut portem » d’une belle et riche intensité, Angharad Gruffydd-Jones se révèle particulièrement inexpressive, approximative sur les valeurs brèves, et démunie dans les registres extrêmes qu’elle ne parvient jamais véritablement à timbrer et qui sonnent souvent sèchement. Le recours quasi systématique à l’artifice du crescendo sur les valeurs longues achève d’ôter toute originalité à la conduite du chant.
L’enregistrement date de 1997 et supporte malheureusement assez difficilement son âge : au moment où les critiques portées contre les excès du courant baroqueux (sur l’uniformisation des tempi, sur le manque de justesse des cordes, sur la sècheresse des timbres vocaux et instrumentaux, sur la dictature infondée de la formation réduite, sur le manque de travail de la diction du texte) allaient porter leur fruit, Timothy Brown nous livre une version dont on devine à tout instant les options d’interprétation plus que l’on entend la musicalité. La même année, Gérard Lesne, Véronique Gens et Il Seminario musicale enregistraient un Pergolèse d’une tout autre ampleur.
 
Hugues Schmitt

 

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