Orlando, c’est lui !

Orlando

Par Bernard Schreuders | mar 29 Avril 2014 | Imprimer
 
« Mehta dans le rôle de sa vie », écrivions-nous il y a deux ans, au sortir d’une nouvelle production d’Orlando confiée par la Monnaie à Pierre Audi et René Jacobs. L’enregistrement réalisé l’été dernier avec la même équipe démontre à nouveau à quel point Bejun Mehta possède son personnage et domine ses partenaires. Cependant, il ne faudrait pas négliger l’apport décisif du chef qui a su découvrir la clé d’une œuvre singulière et irréductible à l’une de ses multiples composantes (pastorale, épique, magique, comique, tragique, etc.). René Jacobs, qui dirige sa cinquième intégrale lyrique haendélienne et signe sa première collaboration avec Archiv Produktion, n’est peut-être jamais aussi convaincant que lorsqu’il fait confiance à la partition en même temps qu’à son propre sens du théâtre au lieu de tutoyer le compositeur, comme dans sa fort discutable réécriture d’Agrippina.
 
L’émission accuse bien, ici et là, quelques signes de fatigue (« Fammi combattere »), mais il faut entendre avec quel aplomb Bejun Mehta affronte les triolets rageurs de « Cielo ! Se tu il consenti ». Au-delà de la performance du chanteur, celle de l’acteur se révèle une fois encore exceptionnelle et ne se limite pas, loin s’en faut, à sa grande scène de folie (« Ah ! stigie larve ! ... Vaghe pupille »), scène où, soit dit en passant, René Jacobs l’accompagnait déjà, mais avec une tout autre sobriété, il y a quatre ans sur son récital « Ombra cara ». D’Orlando, pas une fêlure, pas une nuance ne lui échappe : les rêveurs invoqueront la rencontre miraculeuse entre un rôle et son interprète, les pragmatiques une fréquentation assidue et un long travail d’approfondissement ; à vrai dire, peu importe, car l’incarnation frémissante du contre-ténor américain nous emmène au théâtre plus sûrement que l’abondance de percussions, bruits et effets spéciaux convoqués par Jacobs.
L’expérience scénique que les solistes et les très malléables instrumentistes de l’excellent B’Rock Orchestra ont partagée sous la férule du musicien constitue un atout inestimable pour retrouver face aux micros la juste énergie et la tension dramatique, pour vivifier les récitatifs, soigner et renouveler l’accompagnement afin de soutenir au mieux les protagonistes tout en restituant les moindres changements de climat. Se contente-t-il de conseiller les chanteurs, de les stimuler ou écrit-il lui-même les embellissements, comme il aime à le faire ? Autre question sans réponse – les secrets de fabrication doivent sans doute le rester – même s’il y a fort à parier que l’ancien contre-ténor veille au grain et n’est pas étranger à l’originalité raffinée qui caractérise l’ornementation. Par contre, certains partis pris pourront surprendre, notamment dans l’ample trio qui clôt le premier acte, « Consolati o bella » (noté Andante larghetto), enlevé et plus nerveux qu’apaisant alors même qu’Angelica et Medoro tentent de réconforter Dorinda.
Le Medoro de Kristina Hammarström, dont l’enveloppant mezzo s’est assoupli, a également du mal à s’abandonner et semble un peu emprunté, sinon pressé, dans « Verdi allori », comme si Jacobs craignait que le drame ne s’affadisse ou ne s’enlise dans ces pages bucoliques. Le sopranino de Sunhae Im a juste ce qu’il faut de piquant et de fraicheur pour l’exquise cavatine de Dorinda (« Quando spieghi i tuoi tormenti ») ou sa mélancolique sicilienne « Se mi rivolgo al prato », mais le parcours accidenté et les vertigineux sauts de registre d’« Amor è qual vento » excèdent ses ressources en lui arrachant quelques sonorités particulièrement disgracieuses.
Rendre justice à Zoroastro, figure centrale et mentor d’Orlando créée par le légendaire Montagnana, relève de la gageure. Konstantin Wolff a un grain de voix agréable, du style et peut faire illusion le temps d’un accompagnato, mais il n’a pas la carrure requise pour endosser la plus exigeante des parties de basse opératiques jamais écrite par le compositeur (« Sorge infausta una procella », en particulier, expose cruellement l’inadéquation des moyens). En revanche, le disque, comme hier la scène, nous fait regretter que Handel n’ait pas mieux doté sa prima donna : servie par le tempérament de plus en plus affirmé et la vocalité épanouie de Sophie Karthäuser, Angelica confirme les affinités de cette mozartienne de haut vol avec l’écriture du Saxon et le premier bel canto.
Pour peu que l’imagination supplée les faiblesses de la distribution, nous tenons avec ce coffret la meilleure gravure d’Orlando. De la trilogie tirée de L’Arioste, seul Ariodante a jusqu’ici fait l’objet d’une version de référence (Minkowski/Archiv), Alcina attendant toujours son heure et ce malgré quelques mémorables magiciennes. Si seulement Cecilia Bartoli, qui débutait dans le rôle à Zürich en janvier, pouvait l’enregistrer, quitte à oublier Cléopâtre…
 

 

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