Oubliez le kitsch, écoutez le chic

Lakmé

Par Laurent Bury | mer 04 Juillet 2012 | Imprimer
 
L’espace d’un instant, oublions notre prétendue supériorité goguenarde, oublions les redoutables photos, terriblement fifties, de « Mado » coiffée d’une pagode et drapée dans des tissus vert jardin à paillettes (et fermons donc les yeux sur la pochette du présent disque, qui vise à combler les Robinomaniaques en leur offrant un maximum d’images de leur idole). Oublions tout ce pesant fardeau de kitsch qui fait aujourd’hui ricaner, oublions aussi que la mort, qui vint la faucher trois semaines avant, interdit à « la voix la plus haute du monde » d’assurer la 1500e représentation de Lakmé à l’Opéra-Comique le 29 décembre 1960 - eh oui, cet opéra qui peut sembler bien désuet fut en son temps l’un des plus représentés – et tentons d’écouter sans a priori cette version légendaire.
 
On y trouve d’abord toute la saveur de l’enregistrement mono. La prise de son relègue souvent le chœur un peu trop à l’arrière-plan, et c’est sans doute à la technique que certains suraigus de l’héroïne doivent de paraître bien stridents. On retrouve aussi les sonorités parfois acidulées d’un orchestre typiquement français, bien avant l’internationalisation du style des musiciens. Naturalisé français après une longue carrière internationale, le chef hongrois George Sebastian eut l’honneur de diriger l’orchestre de l’Opéra pour les débuts parisiens de Maria Callas, de Renata Tebaldi et de Leontyne Price. On lui doit de fort belles intégrales de piliers du répertoire français (Thaïs, Mignon…), et sa présence est ici un gage de qualité. La version enregistrée est celle où des récitatifs remplacent les dialogues parlés de la partition originale (même le monologue de Hadji est chanté plutôt que déclamé en mélodrame). Selon une tradition « comique » passablement absurde, Mistress Benson s’exprime avec un faux accent anglais à couper au couteau, contrairement à tous les autres personnages qui sont pourtant tout aussi britanniques qu’elle. Et pour encore aggraver son cas, Jane Pierrat semble délibérément ignorer que son rôle ne consiste pas à aboyer des phrases, mais à les chanter, et de préférence sur les notes écrites pour elle par le compositeur.
 
Parmi les personnages secondaires, tout à fait correctement tenus de manière générale, avec entre autres une exquise Claudine Collart en Miss Ellen, le timbre vieillot de Jacques Jansen trouve à s’employer comme il convient avec le personnage rébarbatif du raisonneur Frédéric. Reste à statuer sur les trois rôles principaux. Jean Borthayre est un magistral Nilakhanta, drapé dans son indignation exaltée, aussi grandiose et effrayant qu’il doit l’être, à la prononciation lourde de sens (et les r ultra-roulés sont ceux qu’il roulait naturellement en parlant, comme en attestent les quelques phrases qu’il prononce dans la Manon de Victoria de Los Angeles). Mais il ne se cantonne pas au registre courroucé, son « Lakmé, ton doux regard se voile » étant un modèle pour tous ses successeurs. Avec Libero de Luca, il en va tout autrement. Engagé en 1949 comme premier ténor à l’Opéra-Comique et au Palais Garnier, ce chanteur suisse jouissait d’un matériau vocal a priori intéressant, mais quelle balourdise, quelle brutalité dans l’émission ! Gerald est certes un soldat colonial, mais il est bon qu’il fasse preuve d’un minimum de délicatesse, car c’est ce que veut la partition. Où sont les nuances, l’alternance de forte et de piano qu’exige « Fantaisie, ô divin mensonge » ? Tous les aigus sont émis à pleine voix, au mépris des indications du compositeur. Ce côté bourrin est d’autant plus sensible qu’il est confronté à la plus éthérée des Lakmé. Même si l’on croit parfois entendre Elyane Célis, la première voix française de Blanche-Neige dans le film de Walt Disney, la « candeur d’enfant » que mentionne Nilakhanta est bien là, et Mado Robin est évidemment reine dans tout ce qui relève de la colorature. Ce qui ne veut pas dire qu’elle soit moins à l’aise dans les passages plus dramatiques, loin de là. Et son duo avec Agnès Disney, « Sous le dôme épais », cesse d’être un moment de pure abstraction, de simple entrelacement hédoniste des voix, puisqu’on en comprend ici tous les mots. Il y a là une élégance, et surtout un naturel qu’il sera difficile de retrouver.
 
La lourdeur de Libero de Luca est mise en relief dans les bonus par le duo « D’où viens-tu ? Que veux-tu ? » capté en 1955, où Mado Robin a pour partenaire l’excellent Henry Legay, peut-être moins doté par la nature que son collègue helvète, mais qui propose un Gerald infiniment plus stylé. Il suffit de comparer ses intonations suaves dans « C’est le dieu de la jeunesse » pour comprendre pourquoi Libero de Luca n’a pas fait une grande carrière au disque. Le reste des bonus est plus croquignolet : le Carnaval de Venise arrangé par Julius Bénédict montre que Mado Robin n’avait aucune idée de la façon dont l’italien se prononce. Dans l’interview accordé à une date inconnue, elle est fière d’affirmer qu’elle chante Rigoletto et Lucia en italien, mais quel italien ? Par ailleurs, à la question « Faut-il classer une voix par son étendue ou plutôt par sa tessiture, par son timbre ? », madame Robin offre cette réponse édifiante : «  Il est très rare, c’est même absolument impossible, de penser qu’une soprano qui a le timbre d’une soprano coloratura a le timbre d’un contralte. On l’entend immédiatement ». 
 
 

 

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