Paillardes sacrées, sacrées paillardes !

Parodies spirituelles...

Par Laëtitia Stagnara | dim 30 Mai 2010 | Imprimer
Dans le contexte Contre-Réformiste de la fin du XVIe siècle, se développe un genre musical nouveau : la parodie spirituelle, qui emprunte aux cantates profanes les plus en vogue leurs airs, auxquels sont appliqués des textes sacrés. Progressivement c’est tout le répertoire français de vaudeville, cavatine ou comptine les plus reconnaissables qui est investi par le domaine religieux. La publication de nombreux recueils tels que l’Amphion sacré paru en 1615 ou de Conversion de quelques uns des plus beaux airs de ce temps en airs spirituels de François Berthodtémoigne du succès que remportent ces pastiches religieux. Parallèlement se développe un nouveau genre de parodie, fondée sur le même principe de réemploi d’une matière musicale existante et connue sur laquelle on greffe un nouveau texte, cette fois-ci plein d’humour, souvent grivois, fustigeant le prosélytisme religieux et les dérives sexuelles que l’on prêtait au clergé.
Malgré l’abondance de cette littérature musicale populaire, les maisons d’éditions lui ont souvent préférée une musique plus savante mais aussi moins représentative de la culture musicale de l’époque. Aussi, rares sont les enregistrements de ces parodies. Pourtant, c’est précisément leur caractère populaire qui fait leur intérêt aux yeux de Jean-Luc Impe, musicologue baroque et directeur de la Compagnie des Menus Plaisirs du Roy qui a malicieusement choisi de réunir dans un programme d’une heure, un florilège de ces parodies grivoises alternant avec des parodies spirituelles des cantiques de La Philomèle séraphique de Jean l’Evangéliste d’Arras sur une musique tirée des airs de cour de François Richard datant de 1637.Aussi, tout en conservant un même ton religieux, c’est ainsi déguisé sous des allures d’ascèse extatique et de pieuse austérité, que six vaudevilles anonymes tirés du manuscrit Weckerlin datant de la première moitié du XVIIIe siècle, raillent tour à tour les désirs coupable d’un abbé pour une future mariée, l’exhibitionnisme de trois fous ou encore les vices d’un jardinier. Alternant avec des variations instrumentales, le recueil semble se terminer sur un innocent menuet d’ Exaudet. Pourtant en prêtant une oreille attentive aux paroles on découvre l’histoire coquasse de sœur Lucette taquinée par une puce …
L’exercice est peu commode, puisqu’il allie aux règles du chant baroque les exigences techniques de l’art savant, les contraintes prosodiques du pastiche, et tout l’art d’imitation du comédien, sans pourtant tomber dans la facilité du vulgaire. Et pourtant, Céline Scheen et l’ensemble instrumental des Menus Plaisirs du Roy réunis pour l’occasion y réussissent à merveille.
A entendre le premier cantique religieux nous voici plongée dans le décor feutré de l’un des salons de l’hôtel de Sully, conviée à un concert dans l’intimité du Duc. Dès les premières notes chantées, le timbre de la soprano, limpide, aérien, séraphique, nous plonge dans une fervente et sainte méditation. La petite formation musicale composée de trois violes de gambe, d’un traverso et d’un archiluth soutient respectueusement cette prière. Le traverso se mêlant au son long et plat d’une voyelle tisse une ligne musicale légère, comme suspendue, soutenue par la structure rythmique façonnée par l’archiluth. Pourtant, alors que l’on commence à jouer les premières notes du second morceau, le son d’un tabourin nous tire de cette rêverie sacrée, l’air chattemite des invités disparaît, un sourire s’esquisse, d’abord timide, puis goguenard. Voilà que l’on nous chante les aventures d’une naïve nonnette. A l’abri chez une aristocratie gourmande de friponneries, la troupe peut jouer sans craindre les attaques du commissaire du Châtelet.
Outre une science très sûre de leur art, tout respire dans cet enregistrement une jeunesse radieuse. Musiciens et chanteuse font preuve d’homogénéité, de justesse dans les choix de tempi et de respirations, de variété dans le continuo. Evitant les excès ornementaux de certains ensembles baroques, loin du grossier populaire, ces parodies spirituelles sont difficilement classables tenant à la fois du chant sacré et de la chanson paillarde.
 
Laëtitia Stagnara
 

 

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