L'accomplissement de René Jacobs

Passion selon Saint Jean

Par Julien Marion | jeu 07 Avril 2016 | Imprimer

A Mélanie Defize. 

Rarement l'écoute d'une Passion n'aura procuré un tel sentiment d'accomplissement. Ce qui est offert à l'auditeur, c'est bien le travail d'une vie, et ce à double titre. La vie de Bach d'abord, qui a retouché la Passion selon Saint Jean comme peu de ses oeuvres, jusqu'à ses derniers jours, mais aussi celle de René Jacobs, pour qui cette musique fait office de lait maternel. Nourri à la musique de Bach dès son plus jeune âge, lorsqu'il chantait dans les choeurs d'enfants, puis en tant que soliste, sous la baguette des plus grands, et enfin, depuis plusieurs années, comme chef: l'intimité de René Jacobs avec l'oeuvre est criante et transparait à chaque mesure. Dans le livret qui accompagne le coffret, mais aussi dans le film présent sur le DVD, le chef présente avec un mélange impressionnant de sagesse, d'humilité et de perspicacité, la manière dont il aborde la Passion selon Saint Jean. C'est peu dire qu'il en maîtrise les arrières-plans théologiques, indispensables à la compréhension de l'oeuvre: ainsi, il faut l'entendre disserter sur les « Himmelschlüssel Blumen » de l'air « Betrachte, meine Seele », ou sur le « Allerschönste Regenbogen » de « Erwäge ». C'est, à chaque fois, confondant de justesse et surtout au plus haut point éclairant en ce que cela permet de vérifier que rien, dans cette musique, n'est gratuit, et qu'au contraire tout y procède d'une construction rigoureuse, elle même traduction d'une foi ardente. 

Le danger pourrait être celui d'une démonstration, assénée de la manière péremptoire de celui qui sait. Il n'en est rien ici. L'auditeur est pris par la main, et invité, en douceur, à suivre avec les artistes, le récit de la Passion du Christ. On évoque à dessein la douceur, car c'est bien la seconde chose qui frappe : cette Passion selon Saint Jean proposée par René Jacobs n'est pas un récit d'effroi au dramatisme exacerbé. La douleur y est réparatrice, la consolation n'est jamais loin. On songe, plus d'une fois, au bouleversant air de soprano du Requiem allemand de Brahms : « Ich will euch wiedersehen, und euer Herz soll sich freuen », au texte extrait lui aussi de l'évangile selon Saint Jean. Un hasard ? Sans doute pas. 

Tout, dans la réalisation musicale de cet enregistrement, découle de ce dessein. La mise en place sonore, exemplaire de transparence et de lisibilité, est un modèle du genre. Le dosage des effectifs, opéré sans dogmatisme, et très justement explicité dans les documents d'accompagnement, permet de ménager les effets et les contrastes de manière saisissante: que l'on écoute, pour s'en convaincre, le choeur n°27  « Lasset uns den nicht zerteilen », idéal de ductilité haletante. Le choix de fondre les quatre voix solistes dans le choeur apparaît des plus cohérent, et très révélateur d'un parti pris d'ensemble, où personne ne cherche à se mettre en avant, à commencer par le chef. De même, le choix, pour les chorals, d'un effectif renforcé ainsi que d'un usage judicieux des respirations permet d'en renforcer l'impact et de mieux souligner les temps d'introspection méditative qu'ils représentent dans le récit. 

Dans un souci de probité artistique qui l'honore, René Jacobs justifie le choix de la version utilisée pour cet enregistrement – celle de 1724 – tout en proposant en annexe, des extraits de la version de 1725, qui permettent au passage à l'auditeur d'établir des passerelles entre les deux Passions connues de Bach...

Choeur, orchestre et solistes s'inscrivent pleinement dans une démarche d'ensemble, dans une communion musicale et spirituelle éprouvée par une série de concerts effectués avant l'enregistrement: cette approche nous a conduit à évoquer, plus haut, un aboutissement, dans tous les sens du terme. 

Les forces de l'Akademie für alte Musik Berlin confirment leur excellence: cohésion, saveur des timbres, virtuosité des pupitres, attention apportée au détail... Il en va de même du RIAS Kammerchor, qui a définitivement sa place parmi les meilleures phalanges chorales de chambre. L'homogénéité incroyable des pupitres, la souplesse des voix, le sens des nuances et l'intelligibilité sont poussés à un niveau rarement atteint.  

Chez les solistes, on soulignera d'abord, là encore, la grande homogénéité, avec une mention spéciale à l'Evangéliste superlatif de Werner Güra, diseur comme on en connaît peu, ainsi qu'au baryton somptueux de Johannes WeisserSunhae Im prête sa voix d'ange à la partie de soprano. Benno Schachtner se tire plus qu'honorablement des pages redoutables écrites pour la partie d'alto. Quant à Sebastian Kohlhepp, juvénile de timbre et souverain de technique, il fait un sort aux airs de ténor. 

Depuis les premières mesures, surgies imperceptiblement des ténèbres du silence, jusqu'à l'incroyable decrescendo sur le « ewiglich » final, cette Passion selon Saint Jean qu'offre René Jacobs est plus qu'une réussite : c'est une nécessité. En ces temps troubles, elle délivre infiniment plus qu'une prestation musicale d'excellence : un message de réconfort et, malgré tout, d'espérance. 

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