Leçons de vie

P.H.Erlebach - Lieder

Par Yvan Beuvard | lun 09 Août 2021 | Imprimer

Alberto Basso, exégète de Bach, compte Erlebach au nombre des tenants du style français, « contaminant la polyphonie bien réglée des Germains » (I/243). Nous connaissons trop peu ce dernier pour en juger, mais, à l’écoute de ce CD, nous le rangerions parmi les prédécesseurs les plus inspirés du Cantor. Né en Frise orientale (maintenant en Basse-Saxe), c’est à Rudolstadt, en Thuringe qu’il s’installe à la fin des années 1670, comme musicien et valet de chambre. En 1681, alors qu’il n’a pas 24 ans, il est directeur de la chapelle, fonction qu’il remplira 33 ans. Il ne quittera plus le service du Comte de Schwarzburg-Rudolstadt (promu prince par Joseph Ier, en 1697), ni sa région : Erlebach a encore moins voyagé que Bach. Ses nombreuses compositions (oratorios, 6 cycles de cantates, de nombreuses œuvres profanes, instrumentales comme vocales), leur notoriété lui permettent de publier à Nuremberg. Ainsi en 1694, un recueil de 6 sonates en trio (le CD en comporte deux), puis les deux volumes d’où sont tirées les œuvres vocales enregistrées (Harmonische Freude musikalischer Freunde, 1697 et 1710). S’il intitule « arias » les 75 pièces gravées, il s’agit d’œuvres ambitieuses, abouties, abordant des thèmes moraux, d' inspiration religieuse . Plusieurs sont extraites de ses opéras (perdus, comme une très large part de sa production) mais l’essentiel porte un message où l’influence du piétisme paraît évidente. Son souverain, d’une droiture et d’une modestie rares, parait avoir partagé les enseignements de ce courant important du luthérianisme.

Huit « arias » nous sont offertes (dont trois déjà gravées). Ainsi le recueil est-il illustré de façon conséquente, même si la plupart (dont les airs d’opéras) restent à découvrir. La tristesse, l’affliction sont présents dans la plupart des pièces proposées, et conduisent à la confiance, à l’espoir en Dieu. Même si rien ne le signale, l’auditeur du temps, imprégné de lecture biblique, y retrouvait, reformulés, tel ou tel passage de Job ou des Psaumes. Leur puissance expressive est telle que ces pièces s’écoutent avec plaisir et intérêt. Toutes ont en commun la qualité et la beauté des mélodies, le plus souvent syllabiques, les mélismes et vocalises étant réservés à l’illustration de certains termes. La structure strophique, avec une ritournelle instrumentale, participe à la mémorisation de l’auditeur. Faute de pouvoir rendre compte de chaque pièce, signalons, après le lamento qui s’anime (I/14), la colère, véhémente, illustrée magistralement par les changements de tempi, de métrique, du débit vocal, assorti de vocalises virtuoses, de la pièce qui ouvrait le premier recueil (« Des Tadlers Stich verlache ich » [je me moque du trait décoché par le blasphémateur]). L’affliction liée à la séparation (I/13) se tempère de confiance. « Himmel, du weisst meine Plagen » [Ciel, tu connais mes tourments], tourmenté, douloureux, avec une admirable ligne de chant, traduit une émotion juste (II/15). L’aria suivante (« Endlich wird des Himmels Schluss mir noch Glück und Wohlfahrt gönnen » [Le Ciel me donnera enfin bonheur et bienfaits]), de caractère dansant permet d’apprécier la large palette expressive du compositeur (II/2). Préfigurant l’Empfindsamkeit, « Ich finde schlechte Freud bei Unempfindlichkeit » (1/37), véritable profession de foi de Erlebach, affirme que la vertu et la sensibilité ne sont pas antagonistes et revêt un tour simple, frais. L’ultime Lied de l’enregistrement se fonde sur l’opposition entre les souffrances, qui assombrissent l’existence, et l’espoir de la lumière.

Damien Guillon sert au mieux cette découverte, dans laquelle lui et son Banquet céleste se sont pleinement investis durant le confinement. La voix est longue, souple, articulée et expressive. L’ensemble instrumental, ductile, respire le bonheur : les accompagnements des arias, essentiels, comme les deux sonates en trio sont conduits avec élégance et dynamisme, aux couleurs toujours plaisantes.

Une nouvelle petite pierre – séduisante – à ce monument à peine ébauché valorisant l’immense production des Etats germaniques marqués par la Réforme.

 

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