Portrait de l’artiste en jeune ténor

The Early Domingo

Par Christian Peter | jeu 25 Octobre 2012 | Imprimer
 
On aurait tendance à l’oublier aujourd’hui mais Placido Domingo au début de sa carrière était ténor. Pas au tout début – il passa son audition à l’Opéra National de Mexico en 1959 avec deux airs de baryton – mais très rapidement, il vira casaque. Dix ans plus tard, en 1969, il était devenu incontournable dans sa tessiture et enregistrait son premier opéra chez RCA, Il Trovatore, prélude à une discographie monumentale dont le label américain propose un florilège allant de cette année 1969 jusqu’à 1978.
Baptisé à juste titre The Early Domingo (le Domingo des débuts), on y trouve compilé, plus ou moins dans l’ordre et plus ou moins intégralement, sur cinq CD, les premiers récitals enregistrés par le chanteur espagnol : Romantic arias (1969), Great Operatic duets (avec Sherril Milnes ,1970), Domingo sings Caruso (1972), La voce d’oro (1973), Milnes conducts Domingo (1973), Verdi & Puccini duets (avec Leontyne Price, 1975) et Great love duets (avec Katia Ricciarelli, 1978). Des extraits de diverses intégrales – dont le fameux Trouvère de 1969 mais aussi Aida (1970), Norma (1972), La Bohème (1973), etc. – ont été insérés dans le programme sans logique apparente. Dommage de ne pas avoir procédé avec Domingo comme avec Price il n’y a pas si longtemps, en rééditant tels quels dans leur pochette d’origine les albums qui ont servi à élaborer cette compilation. On passera cependant outre tant tout ce que l’on nous donne à écouter – ou presque – réjouit.
Que notre futur baryton, en ses années de jeunesse, soit un ténor verdien apparaît ici comme une évidence. Non pas un prince du chant, à l’instar de Carlo Bergonzi, mais un hussard, la chemise ouverte sur le torse villeux, l’épée au poing, s’emparant de ces partitions impitoyables avec un courage qui force l’admiration. Manrico évidemment, viril, ardent dont la filiation avec Luna transparait davantage dans les reflets sombres du timbre que dans la noblesse du ton. Rodolfo de Luisa Miller, trempé dans le même métal, fougueux, puissant, exalté sans que cet excès de fougue ne nuise à la tenue du chant. Mantoue sensuel, plus musclé que de coutume, affichant entre deux lèvres humides un émail éclatant – l’aigu en ces jeunes années avait encore fière allure. Alvaro de La forza del destino, Arrigo d’I Vespri Siciliani, l’un et l’autre bien servis à travers plusieurs extraits, notamment en duo avec Sherill Milnes. Puis Otello dont Domingo propose une interprétation sinon absolue du moins idéale : généreuse, instinctive, animale presque, que ce soit face à la Desdemona lumineuse de Katia Ricciarelli le temps d’un « Gia nella notte » embrasé ou lors du bras de fer titanesque qui l’oppose au Iago de Sherill Milnes, aucun des deux chanteurs ne concédant la moindre note à l’autre.
 
Domingo porte aussi beau les héros pucciniens : Rodolfo prodigue, Des Grieux enlacé sauvagement à la Manon de Leontyne Price dans le duo de l’acte II, Dick Johnson épique mais aussi Calaf d’une sincérité désarmante le temps d’un « Non piangere Liu » à fendre des pierres. D’une manière générale – ce n’est pas un scoop – le répertoire italien postérieur à 1850 va bien à notre ténor : Ponchielli, Giordano, Mascagni, Cilea, Leoncavallo illustré à travers l’inévitable Turiddu mais aussi, moins fréquent donc plus intéressant, via Marcello de La Bohème avec toujours dans le chant cet élan, cette chaleur communicative à laquelle rien ne semble pouvoir résister. Pas même Katia Ricciarelli, dans le long duo de Francesca da Rimini : plus de dix-sept minutes que l’on ne voit pas passer, captivé par la beauté des voix et l’intensité du dialogue amoureux.
 
Mais il suffit que l’on quitte l’Italie risorgimentale puis unifiée pour que le résultat paraisse plus aléatoire : Pollione passe encore, la vaillance compense l’inadéquation stylistique d’autant que Caballé est Norma mais Nemorino semble emprunté et Sesto déplacé dans un air normalement dévolu aux sopranos (« Svegliatevi nel core »). A ses débuts, Placido Domingo a interprété deux fois Mozart, rappelle Christian Peter dans notre encyclopédie subjective des ténors : « Ferrando (Mexico, 1962) et Don Ottavio (Tel Aviv, 1963), des prises de rôles restées sans lendemain ». Un « Il mio tesoro » épais confirme le bien-fondé ce choix. Lohengrin, abordé à Hambourg dès 1968 et dont le « in fernem Land » a été enregistré la même année, marche aussi à côté de son armure. Aussi nuancé et superbe de ligne soit-il, on aime le Chevalier au cygne moins incarné. Idem pour Lenski dont l’adieu à la vie semble trop fiévreux pour émouvoir. Qui trop embrasse…
Le répertoire français souffre souvent d’une prononciation exotique. Mais si Faust, Romeo et Nadir sont dispensables, il faut absolument s’être chauffé aux rayons de Don José et du Cid, deux héros dont on notera la nationalité espagnole. Il n’y a pas de hasard. L’Espagne justement est déjà présente. Dès 1972, Placido Domingo enregistre aux côtés de Teresa Berganza La dolorosa et Los claveles, deux zarzuelas de José Serrano. Le duo de Rosa et Fernando, tiré de la seconde, ajouté à des airs de Luisa Fernanda et d'El ultimo romantico, achèvent de compléter le jeune portrait d’un artiste qui, en ces années 1970, était loin d’avoir dit son dernier mot. On connaît la suite et Dieu merci, l’histoire n’est pas encore terminée.
 
 
 

 

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