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Ravel – Daphnis et Chloé - La Valse

Par Dominique Joucken | jeu 21 Mai 2015 | Imprimer

Ravel tenait beaucoup à la présence des chœurs dans son Daphnis et Chloé. La question est même à l’origine d’une brouille entre le compositeur et le commanditaire du ballet, Serge Diaghilev, qui accepta de participer à une production londonienne en 1914 où les parties chorales étaient gommées. Pourtant, les chœurs ne « disent » rien, se contentant de vocaliser abondamment. Mais ils donnent à la partition une couleur tout à fait spécifique, par leur vague même. La douceur de leur mélopée confère à la partition sa tonalité grecque. Ils tiennent symboliquement le rôle du chœur dans le théâtre antique, qui périodiquement commente l’action, si ce n’est qu’ils le font par des moyens strictement musicaux.

C’est un des grands mérites de la nouvelle version proposée par Erato que de rester fidèle à la partition voulue par Ravel. En outre, le preneur de son ne cède pas à la tentation habituelle de situer la masse chorale trop en retrait, ce qui la transforme souvent en bruit de fond aussi insipide que parasite. Ici, les voix sont à l’avant-plan, ce qui permet à l’auditeur de goûter aux infinies nuances apportées par le chœur de l’opéra national de Paris : du murmure au tonnerre, tous les aspects de la magie ravélienne sont rendus avec une conviction qui change de pas mal d’enregistrements du passé, où le maître-mot semblait être la préciosité.

Face à ce chœur impérial, l’orchestre de l’opéra n’est pas en reste. Au fil des années, l’ensemble de la presse a salué la qualité du travail effectué par Philippe Jordan. C’était encore récemment le cas sur notre site, dans la production du Roi Arthus de Chausson. On est heureux que cette complicité soit désormais documentée au disque. Paradoxalement, c’est un chef d’origine étrangère qui aura rendu à la phalange sa couleur spécifiquement française, avec une couleur claire et des bois à la délicatesse sublime ; les souffleurs du Palais Garnier et de Bastille rivalisent de virtuosité, sans cependant tirer la couverture à eux. La fusion des timbres obtenues à certains moments de la partition est sidérante, une fusée de clarinette se transformant progressivement en cor anglais sans que l’on sache exactement dire quand l’une termine et quand l’autre commence. Chapeau ! Tout cela sous la direction souple mais ferme d’un Philippe Jordan qui ne laisse jamais traîner les tempi ni s’alanguir l’action. Dans une œuvre que trop de chefs ont pris pour une démonstration de pure virtuosité orchestrale, une telle sobriété est salutaire, et permet de renouer avec les vieux mânes de l’école française, tels Charles Munch ou Pierre Monteux.

Ces qualités se confirment dans une Valse prise à un tempo allant, mais jamais trop pressé, et qui n’empêche pas de goûter les multiples sortilèges instrumentaux dont Ravel a parsemé l’œuvre. La façon dont émerge le premier thème de danse, au milieu des pleurs des cordes et des arpèges de harpe, est un modèle de direction d’orchestre. Voilà donc un CD qui pourra servir de carte de visite à un Opéra de Paris enfin revenu au tout premier rang de la vie musicale internationale.

 

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