Le National de Lyon à l'heure espagnole

Ravel - L'Heure espagnole / Don Quichotte à Dulcinée

Par Alexandre Jamar | ven 25 Mars 2016 | Imprimer

Ayant sorti récemment l’Enfant et les sortilèges, Naxos poursuit la publication des enregistrements de Leonard Slatkin à la tête de l'Orchestre national de Lyon dans la musique de Ravel. Avec ce quatrième album, le chef américain réalise une sorte de grand écart stylistique, puisqu’il réunit l’Heure espagnole à l’orchestration rutilante, chargée d’ornements et de trouvailles, et l’opus ultimum Don Quichotte à Dulcinée, avec son esthétique beaucoup plus sobre et ramassée. Et disons-le d'emblée : c'est une réussite. La partition du premier ouvrage, présenté comme une « comédie musicale », est truffée de détails d’orchestration qui sont la preuve de l’imagination débordante et de l’humour fin du compositeur. Slatkin qui connaît Ravel comme sa poche sait exactement comment prendre l’orchestre de manière à faire ressortir ces détails, sans pour autant hacher le discours en le limitant à une succession de cabrioles. L’introduction se déroule comme une promenade hallucinante dans une horlogerie presque surréaliste. Les sérénades de Gonzalve sont outrageusement précieuses et la virtuosité de la crise de rage de Concepción lors de sa « pitoyable aventure » donne le vertige. Durant toute l’œuvre l’orchestre est transparent, souple… bref, dosé à merveille par le Maestro Slatkin. L’excellente prise de son est d’autant plus appréciée. Enfin, la Habanera finale brille par son chic et son pétillement orchestral : la cerise sur la paëlla.

Côté chanteurs, cette Heure est aussi une petite réussite. Saluons d’abord l’unique rôle féminin, la partie électrisante de Concepción, ici incarnée par Isabelle Druet. Si la voix de la mezzo française n’est pas la plus généreuse que l’on ait vue jusqu’à présent dans ce rôle, elle permet davantage de jeu avec les humeurs, passant ainsi de l’exaspération à la langueur amoureuse d’une mesure à l’autre. Autre point positif, malgré un « r » non-roulé qui froissera peut-être les puristes, la diction est on ne peut plus claire et intelligible.
Chez les hommes, Marc Barrard assure un Ramiro homogène et équilibré, sauf dans les aigus qui sont un peu pâles. Il use d’un humour savant pour déclamer son texte, ce qui nous réjouit encore plus. L’insupportable Gonzalve, véritable caricature du ténor de belcanto, est campé comme il se doit par Frédéric Antoun : les aigus se savourent clairs et puissants, la couleur en est chaleureuse et la performance est très musicienne, mais l’on regrette un tout petit manque de second degré dans cette partie tout de même très grotesque. Avec Don Inigo, c’est presque l’inverse qui se produit. Nicolas Courjal joue la carte de l’emphase (ce qui se défend tout à fait avec ce personnage), au risque de cacher son beau timbre de basse et son originalité dans l’interprétation derrière des circonvolutions parfois exagérées. La seule déception vient du Torquemada un peu triste (volontairement peut-être) de Luca Lombardo. La voix manque un peu de caractère, et le placement semble être instable dans les aigus. Une autre petite frustration arrive avec les passages cadentiels de la Habanera. Les chanteurs (pour la seule fois tous les cinq) semblent peiner à rester ensemble dans toutes ces vocalises, ce qui vient quelque peu alourdir ces mesures confiées aux solistes.

Après tant de belles promesses, on attend beaucoup du Don Quichotte à Dulcinée… Là encore, l’orchestre ne déçoit pas, même s’il est évidemment moins virtuose et démonstratif que dans la première œuvre. Aussi, la Chanson romanesque semble un peu moins équilibrée que le reste du cycle, même si ici encore, Slatkin fait preuve de soin du détail. Mais apprécier quoi que ce soit dans cette version relève du défi, tant François Le Roux n’est plus à sa place. Si le baryton français a su démontrer à maintes reprises qu’il maîtrisait ce répertoire à la perfection (notez un Pelléas d’anthologie avec Abbado), il tente ici de rassembler désespérément ce qu’il lui reste de voix. L'enregistrement en devient franchement pénible à écouter. Prendre sa retraite de chanteur à soixante ans n’est pas un crime, amocher Ravel l’est davantage.

 

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