Référence moderne d’un chef-d’œuvre

L'Enfant et les Sortilèges

Par Philippe Ponthir | dim 05 Avril 2009 | Imprimer
Inutile d’y aller par quatre chemins, le rayonnage Ravel de notre discothèque avait besoin d’un sérieux dépoussiérage. Dans cette optique, cette publication est plus que bienvenue. L’Enfant et les Sortilèges, créé à Monte Carlo avec Victor de Sabata, dérouta dans un premier temps et n’obtint qu’un succès mitigé. L’œuvre par son originalité, sa compilation d’innovations orchestrales et sa parfaite cohésion théâtrale avec le livret fantastique de Colette, va obtenir une place de choix dans le répertoire, grâce à de nombreux chefs soucieux d’y déployer leur talent de coloriste. Ce conte où se mêlent adroitement fantastique et merveilleux, mais aussi, cruauté et morale, a souvent été adossé à une certaine Heure espagnole du même Ravel pour d’évidentes raisons pratiques. Simon Rattle retient l’autre jumelage habituel (Ma Mère l’Oye), afin de mettre en valeur le Berliner Philharmoniker. Cet enregistrement se fait l’écho de trois soirées live à Berlin1, en septembre 2008.
Il serait regrettable de reléguer Ma Mère l’Oye au rang de simple remplissage. On pourra trouver dans une riche discographie, d’autres sensibilités, d’autres priorités musicales ou techniques picturales. Force est de reconnaître qu’à la tête de sa luxueuse phalange, Rattle démontre une efficacité rare en nous plongeant instantanément dans cet univers fantastique, captivant notre attention et stimulant notre imaginaire d’enfant. Remarquable de minutie, son souci du détail ne perd pourtant jamais la vision de la phrase ou l’architecture globale. La prise de son parachève cette réussite, il nous tient à cœur de la souligner ici, tant certaines choses à ce niveau dans L'Enfant et les Sortilèges, nous ont paru curieuses …
Pour aborder l’essentiel de cette parution, il ne fait aucun doute que Sir Simon a conçu ce projet dans le but de valoriser son épouse, Magdalena Kozená, dans le rôle titre de l’Enfant. Ceci ne doit pas occulter qu’il rassemble autour d’elle, la plus fantastique affiche franco-francophone qui soit. Même si certains participants masculins ne sont plus dans la phase ascendante de leur immense parcours, il ne réunit ici rien de moins qu’un Golaud appartenant à l’histoire du chant, un ou deux Pelléas de référence, la plus aristocratique des coloratures en activité internationale, une immense voix d’alto, enfin, la plus royale des mezzo-sopranos françaises. La première réussite est d’avoir su conférer une cohésion à tout ce beau petit monde, tout en mettant en valeur, leur singularité et leurs qualités actuelles. Rattle décrit un arc crédible sur l’entière narration de l’œuvre, pas si évidente à manier, avec ses ruptures de rythme et la concision de ses scènes. Les changements d’éclairages et d’atmosphère (travail des chœurs) sont remarquables. A quelques broutilles près, et chaque auditeur aura sa préférence, les artistes dans leur ensemble, rejoignent le chef dans son niveau d’excellence. Il n’y a rien à faire, nous confessons notre coupable et subjective affection pour Nathalie Stutzmann. Malgré d’inexplicables confusions d’élocution, sa Mère équilibre sobriété, autorité bienvenue et tendresse procurant la première émotion. En Tasse Chinoise, son numéro de duettiste avec Fouchécourt (La Théière) est irrésistible de surréalisme ravagé. Une usure évidente est désormais audible dans l’émission de José van Dam. Si celle-ci peut gêner dans l’intonation d’un Fauteuil ayant perdu une partie de son confort d’assise (tessiture), le baryton demeure un luxe absolu par son vécu et ses écorchures pour un Arbre dont l’épaisse et rugueuse écorce saigne d’une nouvelle source d’émotion. Mojca Erdmann est à l’image de ses emplois, modeste et efficace. Jean-Paul Fouchécourt en fait des tonnes pour camoufler ce qu’il n’a d’ailleurs jamais possédé, une quelconque séduction dans la voix. Il livre une incroyable prestation d’acteur studio dans les difficultés inhérentes à ses soli. Après une Théière de quatrième dimension, son Arithmétique est insupportable de génie répétitif et pédagogique. De toute façon, il faut rendre à cet artiste atypique, sa capacité à donner un intérêt au moindre bout de phrase. François Le Roux est le premier à souffrir d’une prise de son peu flatteuse. Il fait pourtant mouche dans la compassion qu’inspire son Horloge mutilée, tandis que son Chat ne manque nullement de chien et s’avère être l’autre sommet désopilant de la soirée. Annick Massis, spécialiste du romantisme français, impose son évidence stylistique et son raffinement culturel dans cette école plus tardive. Dans une prise de son frisant la contre publicité, son Feu, remarquable d’intonation, cultive la glace sous la braise. Son Rossignol étale près de vingt ans après ses débuts, l’insolence d’un aigu et la fraîcheur d’un timbre lumineux. Emmanuel Pahud est l’idéal compagnon de cette joute espiègle. Avec son concours, elle compose le sommet émotionnel du disque. Sa Princesse fera pleurer les pierres. Idéale dans ce type d’emploi tendre et blessé, sa leçon de nuances et de phrasé, force l’admiration. L’échange entre les deux musiciens, bientôt rejoint par le timbre idéal de Kozená, constitue l’aboutissement de cet enregistrement. Quel luxe ! A propos de luxe, nous ne sommes pas au bout de la galerie, avec la prestation de haut vol de Sophie Koch. A quand le début d’une discographie digne de ce nom pour cette artiste rare, racée et intègre ? Dans les parties qui lui sont dévolues, elle surclasse sans aucune difficulté, tout ce que l’on a pu entendre jusqu’ici. Longueur de voix, beauté vocale, tout en dessinant à merveille jusque dans le détail, ses différents portraits, Koch est délicieuse de féminité et exhale le juste chic français attendu ici. Sa Bergère est tapissée d’une luxueuse étoffe moirée, tandis que sa petite féline vous fera irrémédiablement craquer par ses suggestifs frottements mélodiques. Magdalena Kozená finit par emporter l’adhésion. Même s’il est triste de constater à quel point l’aigu n’est plus qu’un souvenir, lui confier ce rôle est une vraie bonne idée. La couleur de la voix a conservé cette adolescence, cette désarmante tendresse et cet immédiat attachement affectif. Les quelques curiosités linguistiques ne gênent pas et la mezzo tire son épingle du jeu. Sans le secours d’une mise en scène et étant donnée la disparité de ses interventions, cela n’était pas gagné d’avance. On pardonnera les quelques tiraillements dans les soli plus véhéments, mettant à mal une émission désordonnée, pour se laisser attendrir par les peurs de son Enfant, sa repentance sincère et les retrouvailles avec la mère. Au final et sans vergogne, nous vous recommandons de vous débarrasser de l’improbable et peu séduisante Jane Berbié, afin de vous procurer la nouvelle référence de cette œuvre.
 
Philippe PONTHIR
(1)    Pour la modique somme de cinq euros, l’auditeur auras accès pour trois jours à la vidéo du concert. Le concept fonctionne bien. Il permet pleinement de comparer les prises de sons et d’apprécier la complicité des artistes ayant des duos à partager.
http://dch.berliner-philharmoniker.de/
Pour le livret de Colette :
http://www.geocities.com/ubeda2004/enfant/acto1.htm
Pour l’écoute intégrale et légale du disque :
http://www.musicme.com/#/L%27orchestre-Philharmonique-De-Berlin/albums/R...
 

 

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