Rencontre au sommet

Ezio

Par Bernard Schreuders | sam 09 Mai 2009 | Imprimer
Haendel n’aura décidément pas eu la main heureuse avec les livrets de Metastasio. Après Siroe et Poro, Ezio ne lui inspire qu’un autre ouvrage mineur que ne sauvent pas quelques rares fulgurances. Sombre et cruel, l’argument résonne comme une énième illustration de la thèse de Catherine Clément, L’opéra ou la défaite des femmes, réduites à des pions sur l’échiquier des mâles – ce qui est toutefois loin d’être la règle chez le Saxon. Fulvia est déchirée entre son père, Massimo, et l’objet de sa flamme, le général Ezio (Aetius), vainqueur d’Attila. L’empereur Valentiniano (Valentien III) a déshonoré l’épouse du fourbe Massimo, qui ne songe plus qu’à se venger. Après avoir tenté de monter Ezio contre l’empereur, il fomente un coup d’état, qui échoue, et réussit à faire porter le chapeau au général. Fulvia sait que son amant est innocent, mais elle ne peut le disculper sans perdre son père. Après une violente dispute, Valentiniano condamne Ezio à mort et charge Varo de l’exécution. Un chassé-croisé amoureux, véritable topos de l’opera seria, se greffe sur le ressort principal de l’intrigue: Valentiniano convoite Fulvia et donne la main de sa sœur, Onoria, à Ezio, qui la refuse vigoureusement, au grand dam d’Onoria, secrètement amoureuse. Quand il découvre la culpabilité de Massimo, Valentiniano pense qu’il est trop tard. Heureusement, Varo n’a pu se résoudre à tuer Ezio, qui, en fait, est aussi son ami... Soulagé et pris de remords, l’empereur bénit l’union de Fulvia et d’Ezio. Dans un élan de magnanimité, le héros intercède en faveur de son infâme beau-père, lieto fine oblige.
Malgré d’indéniables faiblesses, la noirceur du livret aurait pu stimuler Haendel, or le drame ne se noue qu’au dernier acte. Le premier déploie l’Arcadie tout en pastels des cantates romaines et le deuxième se contente de brosser quelques états d’âme sans véritablement développer l’action. Apparemment, le compositeur n’est guère attaché à son ouvrage et ne réutilisera que deux ou trois airs dans des pasticcios. Seule exception, notable, l’émouvante sicilienne en fa mineur d’Ezio, «  Ecco le mie catene »: les haendéliens reconnaîtront immédiatement les premières notes, le compositeur s’étant souvenu de cette ritournelle au moment d’écrire le lamento d’Alcina, «  Mi restano le lagrime ». « Se la mia vita » retient également l’attention, mais davantage pour son instrumentation luxuriante que pour l’expressivité de sa ligne vocale: des solos de flûtes à bec, de cors, de bassons et de violons ponctuent les interventions d’Ezio. En fait, si cette page, pourtant admirable, ne figure quasi jamais au programme des concerts ou des disques, c’est peut-être justement parce qu’« un orchestre haut en couleurs nous renseigne mieux sur l’âme du héros que le personnage lui-même », comme le souligne Dorothea Schröder dans la notice, et qu’elle ne met pas assez en valeur les chanteurs.
En revanche, c’est bien par le pouvoir du chant que s’exprime d’abord le seul climax de la partition, l’air de folie de Fulvia, « Ah, non son io che parlo », abordé par Sandrine Piau sur son dernier album et destiné à Anna Strada del Po. Par ailleurs, Ezio déroge aux habitudes de l’opéra et néglige le prime uomo, adulé par les Londoniens, Senesino. C’est une jeune basse, dotée d’une voix prodigieusement longue et souple, qui, vocalement, tire le mieux son épingle du jeu – Antonio Montagnana – et brille dans deux airs jubilatoires, « Nasce al bosco » et «Già risonar » avec trompette, exceptionnellement gratifiants pour un rôle secondaire (Varo). Sauf erreur, depuis le portrait brossé voici vingt ans par David Thomas (HARMONIA MUNDI), personne n’a évoqué cette figure mythique. En cette année de commémoration, où même les ténors rendent hommage au Saxon, il est regrettable qu’aucune basse n’ait encore exploré les répertoires de Montagnana et de Boschi.
L’éblouissant Faramondo que vient de publier VIRGIN démontre qu’un plateau de haut vol et un chef visionnaire peuvent réaliser des prouesses en transcendant un matériau inégal. Toutefois, les protagonistes de cette sanglante histoire franque ont une tout autre épaisseur que les silhouettes d’Ezio dont Ann Hallenberg (Ezio) et Karina Gauvin (Fulvia) tirent le maximum. On n’en attendait pas moins de cette rencontre au sommet du belcanto haendélien ! La première n’évolue pas dans sa tessiture et n’a pas l’étoffe du rôle, mais elle compose habilement avec ses moyens et s’offre des échappées vers la lumière à la faveur des reprises, du moins quand le caractère des airs le permet (« Se fedele mi brama il regnante »), sinon, l’intelligence et un goût très sûr lui interdisent ces extrapolations (« Recagli quell’acciaro »). « Guarda pria se in questa in fronte », qui multiplie et enchaîne même les sauts d’octave jusqu’au la 2, surexpose l’inadéquation d’un mezzo clair dans un rôle de contralto. Ailleurs, le bonheur est total et vous risquez bien de succomber dès la tendre déclaration d’Ezio, « Pensa a serbami, o cara », tout en morbidezza et en inflexions caressantes. Moins de dix ans séparent cet enregistrement du récital Haendel capté par les micros d’ANALEKTA pour sa collection des « grands artistes canadiens ». Le soprano de Karina Gauvin était déjà magnifique, rond et pur, la technicienne impeccable, mais aujourd’hui c’est l’artiste qui nous subjugue, frémissante, juste, touchée par la grâce. D’aucuns souhaiteront sans doute un peu plus d’imagination, d’audace dans l’ornementation, mais ils s’inclineront devant l’évidence de l’incarnation.
Fine musicienne et superbe actrice, Sonia Prina (Valentiniano) hérite de l’un des joyaux de la partition, « Vi fida lo sposo », une saisissante évocation de l’angoisse qui étreint l’empereur, mais où elle déçoit légèrement faute d’implication. Vito Priante (Varo) roule des mécaniques, comme l’exige sa partie volontiers exhibitionniste, et y prend un plaisir manifeste. La figure du vil et retors Massimo fut créée par un nouveau venu dans la troupe du King’s Theatre, fraîchement débarqué d’Italie où Haendel l’avait recruté, Giovanni Battista Pinacci, pour lequel il avait déjà remonté Tamerlano. Comme Bajazet, Massimo requiert un ténor central avec de solides ressources. En l’occurrence, il échoit à un tenorino qui aligne consciencieusement les notes. Passons. Il ne serait pas non plus charitable de gloser sur l’Onoria poussive et roide de Marianne Andersen. Alan Curtis demeure égal à lui-même, faut-il encore en parler ? Comme pour Alcina, il lui arrive d’être concerné et d’innerver le discours, c’est notamment le cas dans la grande scène de folie de Fulvia où la comparaison avec Alessandrini, qui accompagnait Sandrine Piau, tourne à l’avantage de l’Américain, autrement alerte. Hier Sonia Prina (Alcina), aujourd’hui Karina Gauvin, c’est à se demander si ce ne sont pas les chanteuses qui dirigent !
 
Bernard SCHREUDERS

 

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