Renverse du souffle

Schwanengesang

Par Fabrice Malkani | mer 06 Juin 2012 | Imprimer
 

Le sixième volume de la Schubert Edition de Christoph Eschenbach et Matthias Goerne comporte deux CD, dont le premier, consacré au Chant du Cygne (Schwanengesang), s’ouvre sur Liebesbotschaft (Message d’amour), véritable déclaration aux auditeurs. Difficile de ne pas s’éprendre en retour d’une voix aux inflexions si subtiles et de l’harmonie intime entre le chant et le piano : le texte du lied, la voix et l’instrument semblent animés tous trois par un même souffle. Il ne s’agit donc plus d’une simple série de miniatures ciselées, mais de l’unité d’une subjectivité qui fait alterner les états d’âme et les affects : rêverie, songe, agitation, désespoir, amour, questions et questionnements. La célèbre Sérénade (Ständchen) est dépouillée ici de toute sensiblerie, elle n’est que douce et élégante supplique, énonçant avec simplicité ces derniers mots : « Bebend harr ich dir entgegen / Komm, beglücke mich » (« Tremblant, je me hâte vers toi ! / Viens, rends-moi heureux ! »). C’est la sobriété de l’interprétation qui crée l’émotion. Souvent, comme dans la première strophe de Kriegers Ahnung (Pressentiment du guerrier), la voix naît d’un murmure, pianissimo, et monte jusqu’au forte (mais sans excès) – ici sur les mots qui qualifient le cœur du poète : « so heiß » (« si brûlant »). Un mouvement inverse, dans la dernière strophe, la conduit diminuendo dans les aigus. Conformément aux indications de Dietrich Fischer-Dieskau*, Matthias Goerne comme Christoph Eschenbach évitent la tentation de variations de volume trop marquées.

 

L’expressivité du souffle est sans doute l’une des caractéristiques les plus frappantes de cet enregistrement : ainsi dans le poème de Rellstab intitulé Herbst (Automne) [D. 945], qui ne fait pas partie du cycle mais se trouve intercalé au cœur de ce Schwanengesang, entrant ainsi en résonance avec l’ensemble. La mort (« So sterben die Rosen / Der Liebe dahin » : « Ainsi périssent les roses / De l’amour ») y est suggérée par le souffle dans son expiration. L’autre particularité est l’art de la métamorphose, tant au chant qu’au piano. Ainsi Goerne et Eschenbach ne sont-ils pas seulement Atlas (« Die ganze Welt der Schmerzen muss ich tragen », « Je dois porter l’univers entier des souffrances »), ils sont Protée aux mille visages. Dans Ihr Bild (Son portrait), la mélodie de la voix est doublée par le piano dans un dépouillement extrême, créant un effet quasi fantastique. Ailleurs, le chant se fond littéralement dans le son du piano, tout en exprimant une intensité lyrique dans la moindre syllabe. Das Fischermädchen (La fille du pêcheur) est interprété à la manière d’un Volkslied grâce à la mise en valeur des répétitions mélodiques et des ornements, déjà précédés d’une alerte ritournelle au piano. La magnifique lenteur du tempo adopté pour Die Stadt (La Ville), puis la progressive descente jusqu’aux notes graves de « Der Schiffer in meinem Kahn » (« Le rameur dans ma barque ») sont proprement fascinantes. On est du coup moins exigeant pour le sol aigu du dernier vers, moins assuré. Dans Am Meer (Au bord de la mer), la contemplation quasi extatique de la première strophe fait bientôt place à l’ondulation des vagues, au mouvement de l’eau, audibles dans le chant et au piano, suspendus ensuite par les larmes qui coulent.

 

La ductilité de la voix et la plasticité du son de l’instrument donnent un relief particulier à la thématique romantique du Doppelgänger (Le Double). Les notes tout d’abord espacées (sur le thème de l’Agnus Dei composé par Schubert peu auparavant) créent lentement une tonalité irréelle, avec une entrée presque imperceptible de la voix qui prend corps peu à peu, dont on entend surtout le son sans distinguer précisément les mots, chuchotés. C’est une fusion des timbres de la voix et du piano jusqu’au forte « Und ringt die Hände vor Schmerzensgewalt » (« Et qui se tord les mains dans la violence de sa douleur ») puis dans le très distinct et inquiétant passage « Der Mond zeigt mir meine eigne Gestalt » (« La lune me montre ma propre figure »). Tous les titres du CD déclinent selon les modalités particulières de leur écriture ces qualités d’interprétation et cette double intelligence du texte et de la musique, qui proposent une lecture neuve du cycle.

 

Sur le deuxième CD, la sonate pour piano en si bémol majeur fait pendant aux lieder, avec tout un jeu de modulations qui rappellent celles du Schwanengesang, reprenant comme un écho les tonalités tragiques des passages lents des Heinelieder. Mais alors la voix du baryton nous manque, et c’est comme si le piano portait ici le deuil d’un souffle qui s’est éteint.

 

 

* Dietrich Fischer-Dieskau, Les Lieder de Schubert, Paris, Laffont (Diapason), 1979, traduit de l’allemand par Michel-François Demet (éd. orig. Auf den Spuren der Schubert-Lieder, Wiesbaden, Brockhaus, 1971), p. 369.

 

Sur Qobuz :

Schubert : Schwanengesang (Chant du Cygne) - Piano Sonata D.960 | Franz Schubert par Matthias Goerne

 


 
 

 

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