Leur élégance, leur joie

Reynaldo Hahn, Complete Songs

Par Laurent Bury | ven 01 Novembre 2019 | Imprimer

L’intégrale des mélodies de Ravel, c’était fait depuis longtemps. L’intégrale des mélodies de Poulenc, on en trouve désormais plusieurs versions au catalogue. Même chose pour Debussy et Fauré. Et encore, on ne parle que de ceux qui exigent plusieurs disques, car Duparc tient sur une seule galette. Bizarrement, pour l’auteur de certaines des plus incontournables parmi les mélodies françaises, cela restait à faire, et jusqu’ici, on ne pouvait guère compter que sur quelques récitals forcément partiels : Jacques Jansen jadis, Mady Mesplé, François Leroux avant-hier, Susan Graham hier, sans oublier les volumes publiés par le label Maguelone. A l’heure où Marie-Nicole Lemieux susurre « L’heure exquise » et où Philippe Jaroussky distille « A Chloris », il était grand temps d’entreprendre quelque chose de plus systématique et de plus complet.

En quatre disques, le Palazzetto Bru Zane nous offre donc une intégrale des mélodies avec piano. Les recueils ne sont pas ici présentés par ordre chronologique, mais semblent plutôt avoir été disposés de manière à varier les plaisirs (et les langues : français et vénitien pour le 1, français et anglais pour le 4) et à composer quatre programmes d’environ une heure chacun. Le dernier des quatre disques est sans doute celui qui contient le moins de pages célèbres : publications posthumes pour les Neuf Mélodies retrouvées de 1955, extrêmement posthume pour le Troisième Volume concocté en 2017 par les éditions Leduc à partir de partitions « difficilement accessibles ». Dans le troisième disque, on relève surtout « A Chloris », les tubes étant plutôt réunis dans le deuxième où figure le Premier Recueil de 1896.

En consultant le livret d’accompagnement, on remarque cependant que le coffret omet quelques pages, parce qu’elles appellent un effectif dépassant le cadre strict soliste + piano. Les Etudes latines incluent ainsi trois pièces où un chœur est nécessaire ; même remarques pour les Rondels. A six numéros près, on aurait une intégrale absolue, mais dans la mesure où quatre d’entre eux sont pour chœur seul, on admettra qu’il s’agit de compositions nettement différentes malgré leur présence dans des recueils où la voix seule domine.

Cessons donc de pinailler sur la complétude de ces Complete Songs et savourons ce que nous offrent les protagonistes de cette intégrale. Comme nous le rappelait récemment le baryton grec, Tassis Christoyannis et Jeff Cohen n’en sont pas à leur première collaboration pour ce genre d’entreprise, loin de là. On les remerciera de mettre au service de Reynaldo Hahn ce que le Verlaine de Fêtes galantes saluait chez les donneurs de sérénade : « leur élégance, leur joie ». Quand à leurs « ombres bleues », elles n’ont assurément rien de mou.
L’élégance, on la concédera sans peine au chanteur et à son accompagnateur. Si d’aucuns avaient pu trouver qu’il y avait trop de théâtre dans l’exécution publique d'une partie de ces mélodies par les mêmes interprètes, ce reproche devrait tomber à l’écoute du disque, où une plus grande sobriété semble de rigueur. Même si elle n’a pas l’exubérance que l’artiste pouvait y mettre au concert, la joie a néanmoins sa place, elle aussi, puisque l’on retrouve certaines options entendues à Venise en septembre, avec un humour justement dosé.

Tassis Christoyannis exploite toutes les ressources de sa voix comme il le ferait sur scène, notamment ses facilités dans l’aigu, avec cependant un recours au falsetto savamment calculé, allant jusqu’au détimbrage que le texte l’autorise. Le timbre séducteur possède une palette de couleurs pour éviter la sensation de monotonie (souvent, les intégrales de mélodies font appel à deux, voire quatre chanteurs, pour représenter les différentes tessitures possibles).

Jeff Cohen sait lui aussi se montrer charmeur, tout en mettant en valeur l’originalité de certains accompagnements où Reynaldo Hahn se fait plus aventureux. On songe notamment à l’incertitude qu’exprime le piano dans « Pendant que je médite » dans Les Feuilles blessées, recueil inspiré par des poèmes de Jean Moréas, à telle note discrètement dissonante ici ou là.

 

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