O ma lyre pas si immortelle

Saffo

Par Laurent Bury | jeu 11 Février 2016 | Imprimer

On peut comprendre que la Bavière ait à cœur de défendre un enfant du pays dont la résurrection n'est pas gagnée d'avance. Johann Simon – ou Giovanni Simone – Mayr (1763-1845), qui eut son heure de gloire de son vivant, peine en effet à trouver grâce aux yeux de la postérité. Le Bayerische Staatsoper a remonté sa Medea in Corinto, mais rares sont les théâtres à lui emboîter le pas. Au disque, en revanche, la situation paraît florissante. Cette Medea, sans doute le chef d’œuvre de Mayr, existe désormais en CD et en DVD, et on trouve aussi deux intégrales concurrentes de Ginevra di Scozia. Oehms Classics a publié Lodoïska, Demetrio, Fedra et d’autres encore. Outre deux intégrales, le label Opera Rara a inclus plusieurs de ses airs et ensembles dans ses volumes intitulés A Hundred Years of Italian Opera. Bongiovanni a commercialisé plusieurs titres, dont un Verter à la paternité controversée, d’après Goethe et bien avant Massenet. Plus récemment, Naxos a repris le flambeau, en enregistrant beaucoup ses cantates et sa musique sacrée : nombre de ses oratorios (Gioas, Samuele, Tobie, etc.) et son Requiem.

Pourtant, si la quantité y est, la qualité n’est pas forcément toujours au rendez-vous, et c’est le triste constat auquel oblige une fois encore la nouveauté proposée chez Naxos, une Saffo qui marquait en 1794 les premiers pas de Mayr sur les planches d’un opéra. Si peu de temps après la mort de Mozart, rien d’étonnant à ce que l’influence du Salzbourgeois soit encore aussi forte : les marches solennelles évoquent La Clémence de Titus et, même si l’on se situe clairement du côté de l’opera seria, le final du premier acte lorgne du côté de Così, mais avec un peu moins de plagiats que dans Lodoïska (le duetto « Cessa di piangere » commence néanmoins exactement par les mêmes notes que le « Non mi dir » de Don Giovanni). Sans être à proprement parler inoubliable, la partition inclut de belles pages, malgré des passages guillerets qui semblent bien hors-sujet, mais il faut bien dire qu'ici Sapho rate son suicide, sauvée in extremis par Phaon. L'œuvre pourrait quand même tenir la route avec une bonne mise en scène. Au disque, en revanche, il faudrait pour la porter quelques voix de premier plan, et ce n’est pas tout à fait ce que nous offre le présent enregistrement.

Rappelons que le rôle de Phaon fut écrit pour le castrat Girolamo Crescentini, alors très apprécié à Venise, que Napoléon devait plus tard nommer maître de chant de la famille impériale, et qui eut à Naples la Colbran pour élève. La Coréenne Jaewon Yun connaît le style de cette musique, elle a les graves voulus, mais on se dit qu’une voix un peu plus corsée n’aurait peut-être pas été malvenue, surtout pour un rôle travesti. La remarque vaut autant pour la titulaire de Sapho, l’Américaine Andrea Lauren Brown, dont le timbre clair ne se distingue pas assez nettement de celui de son bien-aimé et donne un peu l'impression d'entendre dialoguer Suzanne et Despina. Leur entourage se compose de chanteurs teutons, dont l’italien est parfois caricatural. Avec le ténor Markus Schäfer, c’est l’ombre menaçante de Peter Schreier qui plane, tant pour l’accent que pour les sonorités, en particulier d’assez vilains aigus sur des voyelles trop ouvertes. Dotée d'une belle voix, la mezzo Marie Sande Papenmeyer gratifie le mot répété « incognito » d’un très germanique G dur dans son air « Dentro lo speco incognito », et l’on s’interroge par ailleurs sur les motivations qui ont conduit à qualifier de « pythie » ce personnage de grand-prêtre au nom masculin, probablement destiné lui aussi à un castrat. Si l’on ajoute que Franz Hauk n’insuffle pas toujours à son orchestre la flamme souhaitable, il devient évident que cet enregistrement ne saurait servir que de point de départ à une véritable réévaluation de la Saffo de Mayr, à condition qu’une maison d’opéra décide de mettre toutes les chances de son côté pour rendre vie à ce titre. On peut rêver.

 

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