Éblouissante épopée théâtrale

Schubert, Die Winterreise, In memoriam Jon Vickers

Par Jean-Marcel Humbert | mer 10 Février 2016 | Imprimer

Comme le souligne Alain Lanceron dans le livret de cet enregistrement de Winterreise : « qu’allait donc faire Jon Vickers dans ce genre si éloigné de sa personnalité toute d’instinct théâtral exacerbé ? ... L’humanité de Florestan, le désespoir de Tristan, les déchirures de Peter Grimes, les tourments d’Otello : toutes ses incarnations étaient soudain concentrée, condensées, dans une interprétation bouleversante qui nous fit approcher le ciel et l’enfer tout à la fois. Un parcours à mille lieux des standards du Liederabend, certes, mais qui fit date. »

Jon Vickers (1926-2015) nous a quittés le 10 juillet dernier. Adulé par les uns, honnis par les autres, il a marqué les années 50 à 80 de l’empreinte indélébile de sa voix instantanément reconnaissable (voir l’article de François Lesueur). On l’a souvent entendu à l’Opéra de Paris sous Rolf Lieberman, alors qu’il était au sommet de son art. Sa technique, assise sur une énorme réserve de souffle et de puissance, lui permettait de toujours garder une expression dramatique particulièrement fouillée, où alternaient des forte et des pianissimi étonnants. Il est resté célèbre pour ses interprétations scéniques aussi bien que vocales de quelques rôles tragiques majeurs, parmi lesquels Otello, Samson, Peter Grimes, Tristan, Parsifal, Florestan et Don José, fort heureusement pour la plupart conservées par le disque et la vidéo. Et Vickers est aussi le seul qui pouvait se permettre d’apostropher un spectateur, au milieu du 3e acte de Tristan, pour lui demander d’arrêter de tousser !

Ce CD de Winterreise est l’un de ses tout derniers enregistrements. C’est après le concert du 16 février 1983 au Théâtre des Champs-Elysées que Pathé Marconi EMI décida de graver cette interprétation exceptionnelle, en studio salle Wagram du 9 au 13 juillet suivant. On a très envie de comparer cet enregistrement historique avec celui, plus connu, qui a été fait en public le 2 octobre suivant avec Peter Schaaf au piano ; mais celui-ci, s’il a les vertus du direct, ne bénéficie pas des même qualités de prise de son ni d’accompagnement que celui d’EMI. Il demeure néanmoins un document irremplaçable de l’art de l’artiste pris sur le vif (il existe au moins deux autres enregistrements publics, réalisés à Florence en mai 1980, accompagné par Gilbert Kalish, et à Chicago le 30 septembre 1984).

C’est en 1979, à l’âge de 53 ans, que Vickers avait décidé d’aborder Winterreise (avec Richard Woitach au Guelph Spring Festival). Il allait le chanter à travers le monde pendant une dizaine d’années, alors que sa carrière d’opéra se terminait, jusqu’à ce qu’il décide en 1988 d’arrêter de chanter en public, après avoir lu une critique de sa dernière interprétation en concert de ce Winterreise qui lui tenait tant à cœur (il continuera à donner jusqu’en 1998 des prestations scéniques parlées où l’on retrouve ses ineffables inflexions vocales). Fin de carrière pour Vickers, fin de vie pour Schubert, ces deux conjonctions ne pouvaient que rajouter de la profondeur et du tragique à l’interprétation du grand ténor qui, avec son pianiste, est totalement immergé dans cette partition douloureuse. Il faut dire que la prestation de Geoffrey Parsons est d’une exceptionnelle qualité, très au-delà de ce que l’on attend habituellement d’un accompagnateur de mélodies.

Il s’agit peut-être de la plus longue version existante, ce qui implique des tempi souvent plus lents qu’à l’habitude. On note également que la plupart des mélodies sont transposées dans une tessiture plus baritonale, qui n’empêche pas les notes finales allégées indéfinissables propres au grand ténor. Mais dans les choix de Vickers, c’est surtout le texte qui est mis en avant, à la fois respecté et interprété. De son implication hallucinée naît une création sombre, douloureuse et torturée, pleine d’émotion, que certains ont qualifiée de « surjouée », mais qui constitue en fait un déchirant sommet d’expressivité. Des alternances de truculence, simplicité, nostalgie, tristesse et désespoir mènent au calme final, conclusion du voyage et de l’errance de la vie, et peut-être de sa vie, selon les explications qu’il donne dans la notice de l’enregistrement du 2 octobre 1983. Il ne faut pas chercher à comparer son interprétation à celle des centaines d’autres chanteurs – souvent eux aussi exceptionnels – qui ont mis cette œuvre à leur répertoire : elle est en effet unique, rejoignant l’opéra, et faisant de ce voyage une éblouissante épopée théâtrale à la Peer Gynt.

Le bonus de ce coffret est constitué par un second CD consacré à la conversation entre Jon Vickers et Jon Tolansky, enregistrée au Barbican Center Cinema le 25 octobre 1998, et illustrée de quelques extraits musicaux. Évidemment, les non anglophones n’y comprendront pas grand-chose, mais un court résumé figure en français dans le livret d’accompagnement, avec les citations des remarques essentielles de Jon Vickers sur les principaux rôles qu’il a interprétés. Simple et plein d’humour, le ténor apparaît ici particulièrement proche du public.

 

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