Le ton retrouvé

Serenade, Thomas Hampson

Par Christophe Rizoud | mer 08 Novembre 2017 | Imprimer

Chaque album devrait être ainsi conçu, comme un voyage. Trop souvent, en effet, les recueils qu’ils soient de Lieder, de mélodies ou d’airs d’opéra, se satisfont d’aligner les numéros dans un ordre aléatoire. Serenade, le dernier enregistrement de Thomas Hampson, n’est le fruit d’aucun hasard. Le choix d’un coffret à la sobriété recherchée, la conception du livret avec les textes des poèmes en trois langues, l’iconographie, le programme surtout : tout est à l’évidence mûrement réfléchi.

Au sein d’une vaste discographie, Thomas Hampson nous devait un récital entièrement consacré à la mélodie française. Celui qui fut Hamlet, Rodrigue (Don Carlos), Arthus et reste un interprète émérite de songs et de Lieder ne pouvait ignorer le genre. Mais dans un répertoire plus vaste qu’on ne le pense, quelle direction prendre ? Cibler un compositeur ? Offrir un florilège ? S’attarder sur un 20e siècle prolixe et déniaisé ? Ou emprunter une trajectoire historique, de la romance jusqu’aux compositions fin de siècle empoisonnées de wagnérisme ? Avoir retenu cette dernière option conjure l’écueil de l’uniformité en un heureux dosage de découvertes et de pages que l’on fredonne souvent, sans parfois savoir le nom de leur auteur : Danse macabre de Saint-Saëns, La Coccinelle de Bizet, Le temps des lilas de Chausson… Un tel parti-pris donne aussi à comprendre l’évolution d’un genre délaissant peu à peu la simplicité des formes pour s’aventurer sur de nouveaux chemins où le piano, autant que la voix, a son mot à dire. Concertiste reconnu mais aussi accompagnateur régulier de grands chanteurs – Jose van Dam, Renée Fleming, Diana Damrau, etc. –, Maciej Pikulski possède la maturité et l’éloquence nécessaires pour que l’instrument s’affranchisse du chant dans un juste rapport des volumes auquel les ingénieurs du son ne sont pas étrangers.

Sans posséder cette évidente clarté propre aux French native speakers, Thomas Hampson maîtrise suffisamment notre langue pour que l’on puisse saisir le sens de chaque vers. Le diseur ne prend cependant jamais le pas sur le conteur. La mélodie française ne veut pas de prouesses vocales. Elle exige plus encore. Il faut – sans la froisser, car la brusquer lui serait fatale – la doter de couleurs propres à l’animer. En Liedersänger accompli, Thomas Hampson sait insuffler cette vie endogène. Le poème mis en musique devient une histoire à laquelle on reste attentif strophe après strophe. Les climats se suivent et ne se ressemblent pas – tantôt tendres et légers, tantôt joyeux, tantôt mélancoliques, voire morbides et grinçants – mais sont à chaque fois justement traduits.

Tous les compositeurs convoqués ayant écrit pour la scène, l’opéra affleure souvent à la surface de ces partitions, sans équivoque lorsque La chanson du pêcheur rappelle note après note les stances de Sapho ou, plus subtil, quand Magnard dans Les roses de l’amour dissimule sous des arpèges liquides une déclamation à l’emphase théâtrale.

Jamais pris en défaut sur une longueur que l’écriture veut raisonnable (ces mélodies étaient le plus souvent destinées à des artistes amateurs), la voix de Thomas Hampson possède une étoffe feutrée immédiatement identifiable. Cette particularité donne à l’interprétation un ton de confidence conforme à l’idée que l’on se fait des salons parisiens du XIXe siècle, comme une fenêtre ouverte sur le monde de Proust.

 

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