Œdipe n’était plus très loin

Strigoii

Par Laurent Bury | lun 05 Novembre 2018 | Imprimer

Pourquoi Enesco ne composa-t-il qu’un opéra ? Créé tardivement en 1936 alors qu’il avait été entrepris plus de dix ans auparavant, Œdipe connut pourtant un succès qui aurait pu inciter le Roumain à poursuivre dans cette voie. Plus intéressant peut-être, comment un Enesco quadragénaire en arriva-t-il à se lancer dans le grand genre lyrique alors qu’il n’avait jusque-là composé que quelques mélodies, essentiellement entre 1898 et 1908 (et encore, surtout au tournant du siècle) ? Nourrissait-il un intérêt pour la voix dont ses œuvres achevées ne témoignent qu’en partie ? C’est ce que laisse supposer la parution discographique de Strigoii, œuvre méconnue, et pour cause : « Les fantômes » (c’est ce que signifie le titre) n’existait qu’à l’état d’esquisses manuscrites, et fut redécouverte par Romeo Draghici, directeur du Musée Enesco à Bucarest. Conçue en moins de quinze jours, en octobre-novembre 1916, cette partition piano-chant avait disparu dans la tourmente de la Première Guerre mondiale et ne reparut que dans les années 1970. Historiquement, elle constitue le chaînon manquant entre les mélodies et l’opéra : il s’agit en effet d’une œuvre ambitieuse, une sorte d’oratorio d’une durée de 45 minutes. Enesco prévoyait de l’orchestrer, comme en attestent diverses notations relatives à l’effectif instrumental envisagé. A partir de toutes les informations disponibles, le musicologue Cornel Ţăranu et le compositeur Sabin Păuţa (dont on a pu récemment pu entendre quelques œuvres lors d’un concert à l’hôtel de Béhague) ont élaboré une version entièrement orchestrée, telle qu’Enesco en rêvait, ou presque.

Faut-il pour autant crier au chef-d’œuvre ? Peut-être pas. Tout d’abord, un mot sur le texte mis en musique par Enesco. Intégralement retenu pour cette adaptation, le poème de Mihai Eminescu se prête-t-il idéalement à l’exercice ? Pas sûr, car s’il inclut un élément dramatique, le texte est très majoritairement confié à un narrateur, les protagonistes de l’action n’ayant que de rares occasions d’intervenir. Et le rythme imperturbable des vers finit par engendrer une impression de monotonie, dès lors qu’ils ne sont pas véritablement chantés, mais plutôt déclamés en mélodrame, ou en sprechgesang. Cette option sera également celle de certains passages d’Œdipe, mais de manière plus limitée, et avec un texte plus souple. Dans Strigoii, la seule vraie bouffée de lyrisme reste donc le moment où le héros, Arald, prend la parole : huit minutes, qui se terminent néanmoins aussi en parlando. A part ça, sa défunte fiancée Maria s’exprime deux fois, mais très brièvement, et le Mage e droit à une modeste intervention. Ce que fait l’orchestre par-dessous est assez beau, mais il manque vers la fin un geste plus frappant, d’autant que le poème évoque la course tourbillonnante de Harald et de sa spectrale bien-aimée. De cette partition en partie achevée, qu’aurait finalement tiré Enesco ? Mystère.

Du moins la version proposée par Capriccio a-t-elle été réalisée avec beaucoup de soin. A la tête du Rundfunk Sinfonieorchester Berlin, Gabriel Bebeşelea, chef principal de l’orchestre philharmonique de Cluj, se montre attentif à tous détails instrumentaux de cette tapisserie d’un médiévisme symboliste. Sur cet arrière-plan subtil se déploie la voix d’Alin Anca, basse au timbre somptueux, en troupe à l’Opéra de Hambourg : on aurait néanmoins aimé l’entendre chanter plus souvent (quelques phrases sont véritablement chantées, ce qui exclut la possibilité de confier le rôle du récitant à un acteur), et ce sprechgesang s’avère plutôt frustrant. Le ténor Tiberius Simu est admirable de ferveur dans tout ce qu’Enesco lui a confié, mais la soprano Rodica Vicas chante avec une froideur qui est peut-être celle d’un revenant, mais qui ne correspond guère aux cajoleries prodiguées par cette ensorceleuse. Pas grand-chose à dire sur le baryton Bogdan Baciu qui n’a que quelques mesures à interpréter.

En complément de programme, la Pastorale-Fantaisie créée le 19 février 1899 au Châtelet par l’orchestre des concerts Colonne, commande d’Edouard Colonne en personne, après le succès remporté par le jeune violoniste avec sa première composition, Poème roumain.

 

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