Tauber malgré lui

Mein Ganzes Herz

Par Christophe Rizoud | lun 03 Juin 2013 | Imprimer
 
Qui a lancé la mode ? Cécilia Bartoli avec Maria Malibran peut-être... A moins que ce ne soit Roberto Alagna avec Luis Mariano. Toujours est-il que, depuis quelques années, les chanteurs multiplient au disque les récitals en forme d’hommage à leurs aînés. Juan-Diego Florez et Giovanni Battista Rubini, Joseph Calleja et Mario Lanza, Joyce DiDonato et Isabella Colbran, Angela Gheorghiu et Maria Callas... Les exemples abondent sans, la plupart du temps, nous convaincre de la pertinence du procédé. A se demander s’il s’agit d’une bonne idée. La question se pose cette fois avec Mein Ganzes Herz, le tribut discographique que Piotr Beczala paye à Richard Tauber. Le ténor polonais n’aurait-il pas été contraint par sa maison de disques, Deutsche Grammophon, avec laquelle il vient de signer un contrat d’exclusivité, de sacrifier à une mode qui ne lui convient pas forcément ? C’est le sentiment que donnent en tout cas les photos promotionnelles de ce nouvel album. Le ténor en smoking, monocle à l’œil et haut de forme sur la tête, essaye de ressembler à son modèle, avec dans le sourire et l’allure, un air emprunté, un rien rustaud, qui va à l’encontre du résultat recherché. Bref, l’image laisse dubitatif. Et le son ?
Né à Linz en Autriche le 16 mai 1891, Richard Tauber eut bien du mal à convaincre ses professeurs de sa vocation de chanteur, peut-être parce qu’il s’acharnait à vouloir inscrire Wagner à son répertoire quand sa voix, légère, le prédisposait davantage à Mozart. Tamino est d’ailleurs un des premiers rôles qu’il interpréta sur scène en 1913 et c’est avec Don Ottavio qu’il fit ses débuts à Salzbourg en 1922. La rencontre avec Franz Lehár (1870-1948) en 1920 est déterminante. Après avoir chanté Zigeunerliebe à Linz et Berlin, il se voit offrir en 1922 le rôle d’Armand dans la nouvelle opérette du compositeur viennois, Frasquita, d’après La Femme et le Pantin de Pierre Louys. Commence alors une collaboration qui cumule les succès : Paganini (1925 que Tauber chante pour la première fois à Berlin en 1926), Der Zarewitsch (1927), Friederike (1928), Das Land des Lächelns (1929) qu’il interprètera plus de 700 fois, Schön ist die Welt (1930), Giuditta (1934). Dans chacune de ces œuvres, Franz Lehár prévoit un air destiné à mettre en valeur la voix de son chanteur fétiche. Ces airs, rapidement baptisés « Tauberlieder », contribuent à accroître la popularité du ténor qui multiplie alors les engagements, sur scène mais aussi au cinéma (Ich küsse ihre hand, Madame en 1929 avec Marlene Dietrich). Il enregistre des disques (plus de 400 !), compose des opérettes et des musiques de film. Avec ses tenues élégantes, son chapeau haut de forme et son strabisme à l’œil droit qu’il dissimule derrière un monocle, il représente alors l’archétype du charme viennois. 1938 sonne le glas de cet âge d’or. Obligé par ses origines juives de quitter l’Autriche, Richard Tauber se réfugie à Londres où il vit durant les années de guerre, chantant, dirigeant, enregistrant, composant afin d’assurer sa subsistance. Le 27 septembre 1947, en Don Ottavio sur la scène du Royal Opera House, il stupéfait public et critique par sa maîtrise intacte du souffle et de la ligne. Une semaine après, il entre au Guy’s Hospital pour subir une ablation du poumon. Trop tard : il meurt le 8 janvier 1948.
A la recherche d’un point commun entre ce parcours pluriel et celui de Piotr Beczala, un nom s’impose : Mozart. Les deux chanteurs forgèrent leurs jeunes armes avec Tamino, Don Ottavio ou encore Belmonte. C’est à peu près tout. Si l’aîné resta fidèle jusqu’au bout à ses premières amours, la page semble tournée depuis un certain temps pour le cadet. Déjà en 2007, Salut, son premier récital au disque, ne proposait aucun extrait d’opéra antérieur à 1832 (L’Elisir d’amore). Inutile d’ailleurs de vouloir à tout prix établir des correspondances là où il n’y en a pas. Mein Ganzes Herz ne cherche pas à raviver un style de voix et de chant mais plutôt de musique. L’intérêt de ce nouvel album réside surtout dans la compilation de mélodies, rarement enregistrées pour certaines, que Richard Tauber inspira, et même dans le cas de « Du bist die Welt für mich » qu’il composa.
Ce dernier titre donne lieu à un tripatouillage sonore qui fait se croiser les voix des deux ténors. Le mixage tourne vite en faveur du plus jeune, avantagé par la prise de son mais pas seulement. La plastique du timbre, la vigueur du chant sont insurpassables. Trop presque. L’art du Richard Tauber ne se caractérisait pas par une beauté intrinsèque mais par un charme subtil teinté de mélancolie, une chaleur, une générosité naturelles certes, que venait contrebalancer la noblesse du ton, la richesse des inflexions, l’usage des demi-teintes et parfois même du falsetto. Tout ce que semble ici s’interdire un Piotr Beczala radieux, interprétant chacune de ces pages avec l’enthousiasme de sa jeunesse, sans arrière-pensée et sans nuances. Les titres défilent alors, balancés de manière identique, à la hussarde, couronnés d’aigus éclatants d’un goût discutable. Lukasz Borowicz fait rutiler le Royal Philharmonic Orchestra. Anna Netrebko prête son concours à « Lippen schweigen » (le duo de La Veuve joyeuse) puis s’en va. Plus acide, Daniela Fally la remplace dans le rôle de la soprano de service le temps d’un « Sag mir, wie viel süße », tiré de Paganini où le ténor se trouve contraint de réfréner ses ardeurs pour ne pas écraser sa partenaire. Avi Avital gratte sa mandoline sur « O mia bella Napoli », un tango composé par Robert Stolz (1880-1975), que Beczala piétine brutalement. On remarque qu’« overhead the moon is beaming » figurait sous le titre de « Serenade » dans l’hommage rendu à Mario Lanza par Joseph Calleja et en même temps - est-ce un hasard ? -, on retrouve le sentiment qui nous avait submergé à l’écoute du récital du ténor maltais : l’ennui. Celui qu’a dû éprouver Piotr Beczala à endosser un répertoire qui manifestement ne correspond pas à sa personnalité vocale.
 
 
 
 

 

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