Terres Vierges

Turbulent Heart

Par Christophe Rizoud | ven 04 Septembre 2009 | Imprimer
 
 
Après une Hélène de Saint-Saens qui, l’on s’en souvient peut-être, avait le mérite de la (re)découverte, le label Melba continue d’explorer les inédits du répertoire français avec cette fois quatre grands poèmes symphoniques de Louis Vierne. De ce compositeur, titulaire des grandes orgues de Notre-Dame de Paris, qui mourut aux commandes de son vaisseau le 2 juin 1937, lors de son 1750e concert dans la cathédrale, juste après avoir interprété sa Stèle pour un Enfant Défunt, la postérité a retenu en toute logique les partitions pour orgue. C’est un peu court. En plus de la musique liturgique et d’une quarantaine de mélodies, l’œuvre vocale de Louis Vierne comprend une grande légende lyrique – Praxinoé – et ces quatre poèmes pour orchestre enregistrés donc pour la première fois par Melba.
 
Dans le coffret-livret luxueux qui accompagne le disque, Jacques Tchamkerten revient sur l’histoire d’un musicien que le sort n’épargna pas. Quasiment aveugle de naissance, Louis Vierne souffrit toute sa vie de son infirmité, eut la douleur de perdre prématurément deux enfants (l’un de tuberculose, l’autre sur le front durant la première guerre mondiale), connut des amours difficiles auprès de trois cantatrices : Arlette Taskin, son épouse et la mère de ses enfants, qui lui fut infidèle et dont il divorça en 1909, Jeanne Montjovet qui l’abandonna et Madeleine Richepin, de 28 ans sa cadette, dont le mariage le laissa désemparé. Cette existence cruelle ne fut pas sans influer sur son écriture qui dans Les Djinns comme dans Ballade du désespéré, bien que dix-sept années les séparent – le premier date de 1914, le deuxième de 1931 – fait montre d’une même révolte éperdue, voire d’une certaine morbidité. Plus apaisés, Psyché (1914) et Eros (1916) suintent d’une sourde mélancolie que griffe de temps à autre un éclat de lumière. Jacques Tchamkerten étudie en détail les sentiments qui parcourent chacune de ces partitions en les replaçant dans le contexte de leur composition. De son analyse émerge sans surprise le constat d’un wagnérisme que Louis Vierne, comme ses contemporains, subit de plein fouet mais qu’il sut habilement intégrer pour délivrer quatre œuvres personnelles dont le souffle laisse à regret imaginer les opéras qu’il n’a pas composés.
 
Pour rendre justice à ces quatre déshérités, Melba a fait appel à son ténor de service, Steve Davislim, séduisant Paris dans Hélène, interprète également sous le même blason d'un délicat bouquet de folksongs signées Britten ou encore d'un WinterreiseTénor de service : le terme ne convient pas ; il sous-entend une certaine routine quand, au contraire, Steve Davislim ne manque ni d’audace, ni d’imagination. Voix longue et égale, solide dans le grave et le medium, lumineuse dans l’aigu ; émission naturelle ; timbre caressant. Un Yann Beuron ou un Fritz Wunderlich australien par le caractère et l’élégance. Jusqu’à l’élocution française qui appelle peu de reproche ; pas de « brouit » pour « bruit » ou de « fouit » pour « fuit » : c’est une prouesse pour un anglophone. Le ton évite le piège de l’emphase qui pourrait nuire à la vérité des poèmes mais exprime suffisamment pour rendre la narration vivante. A noter aussi le sens dramatique. Dans Ballade du désespéré par exemple, le chanteur utilise couleurs et inflexions pour distinguer le poète de la personne qui tente d’entrer chez lui (en fait la mort qui avec l’oubli apporte la guérison de tous les maux).
Autre fleuron de Melba révélé par Hélène, Guillaume Tourniaire confirme ici ses affinités avec la musique française. Sous sa baguette, le Queensland Orchestra atteint une transparence qui est la marque de ce répertoire avec des sonorités qu’attise encore la technique SACD et qui donne à ces terres vierges une perspective exaltante.
 
On trouve la même concordance dans le Poème de l’Amour et de la mer que Guillaume Tourniaire, toujours aussi inspiré, fait ondoyer et que Steve Davislim habille d’accents blêmes. En vain cette fois. La voix de ténor, pour laquelle fut à l’origine écrite la mélodie-cantate d’Ernest Chausson, ne peut comme celle de soprano à laquelle nous sommes habitué en exprimer la magnifique désespérance.
 
 
Christophe Rizoud.

 

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